La cité des dauphins, histoires policières de science-fiction et chroniques légères

Wu Song, tueur de tigre ! (partie 3/3)

Wu Song poursuit des bandits qui ont détroussé des voyageurs. L'un d'eux prétend être lui, ce qui est vraiment intolérable, car il n'y a qu'un seul Wu Song, le tueur du tigre du col de Jing Yang.

A l'auberge, un grand tribouil se préparer... Wu Song passe à l'attaque !

Le tavernier trembla et n’osa plus bouger. Dans la salle, personne ne souffla mot, de peur d’attirer l’attention. Alors Wu Song, sentant que les bandits pourraient régler son affaire au brave homme, décida d’intervenir sur-le-champ.

« Holà ! Aubergiste ! Quel est donc ce tripot que tu tiens et qui accepte de pareils guettes-chemin ?[1] Laisse-les là où ils sont ! Ma bolée a soif ! Et mon ventre faim de menuailles ! »

Sa voix puissante fit trembler les murs et les trois bandits sentirent vaguement quelque menace. Mais leur nombre supérieur et leur adresse aux armes, ajoutés au vin qui leur faisait voir les autres gens comme des vermisseaux, leur ôta toute prudence. Ils se détournèrent de la porte et marchèrent sur Wu Song. Notre brave demanda à l’aubergiste, sur le même ton, combien il lui devait et régla comptant sous le nez des malandrins.

Alors seulement il sortit de table et se planta devant eux, se redressant de toute sa taille, les yeux furibonds, les poings prêts à en découdre. Sa stature de colosse ébranla les certitudes des truands de ne voir en lui qu’un obstacle trop téméraire.

« Allons, petit frère, pourquoi vous mettre dans un tel état ? Ce n’est qu’un teneur de gargote. Y a-t-il quelque chose qui vous gêne dans notre attitude ? »

Pour toute réponse, Wu Song écarta les doigts d’une main et lui administra une belle plamuse[2] – une seule ! – qui l’envoya par terre. Aussitôt, le trapu sortit son passot et le muet deux longs poignards jumeaux. Sans les considérer, Wu Song abreuva leur chef à terre :

«  Petit frère ?! Toi, sache que mon nom est Wu Song et qu’à Jingyang je suis passé voilà quelques mois ! J’ai tué un tigre en un coup de savate et un coup de poing, pas plus ! Et suis devenu capitaine pour mon courage. Comment peux-tu usurper mon nom alors que tu te roules par terre avec les chiens, pour un seul soufflet ? Toi qui n’es qu’un mauvais bandit des rivières et des lacs ! »

Aussitôt, Wu Song laissa libre cours à sa fureur, pareille à celle d’un tigre. Esquivant d’un pas de côté l’attaque au passot de la brute aux sourcils, il saisit la tête du voleur et l’écrasa d’une bonne demi-douzaine de coups, tout en envoyant une savate  – crac ! – dans le torse du dernier brigand. Les deux tombèrent en crachant le sang, qui un nez cassé, qui des côtes fêlées.

Le tribouil[3] augmenta lorsque l’usurpateur se releva pour fuir et renversa un siège. De colère, notre brave Wu Song le saisit au col et lui asséna tant de coups que l’autre parût mort, puis il assomma l’homme aux poignards d’une dernière gifle. On eût dit que la rage du tigre s’était emparée de lui.

Ça paraît long à dire, mais cela ne dura qu’un instant. Enfin, les voyants immobiles mais toujours vivants, il se calma et la fièvre du vin tomba.

« Gavaches[4] ! Attaquer de pauvres voyageurs et détourner mon nom pour effrayer les braves gens ! Aubergiste, je te réglerai la casse. Qu’on envoie quelqu’un au yamen prévenir de l’arrestation de ces coquins ! »

Aussitôt, l’aubergiste fit envoyer un commis de cuisine qui fila vers le centre de la ville. En attendant l’arrivée des enseignes, Wu Song resta debout, les poings serrés aux hanches, à surveiller le sac du butin d’un œil et les voleurs de l’autre. Dans la taverne, les clients s’étaient levés, laissant nouilles refroidir et vin chauffer, pour faire cercle autour du colosse et des trois bandits assommés.

 

Quelques minutes plus tard, des enseignes arrivèrent du yamen, précédés du petit commis. Ils constatèrent le résultat de la bagarre puis demandèrent aux clients et au patron ce qui s’était passé. Voyants que les trois bandits ne semblaient pas sur le point d’expirer, ils purent enfin féliciter Wu Song.

« Ce sont les trois frères Zu, dit l’un. Nous pensions qu’ils avaient quitté le pays pour éviter la prison, mais en fait ce sont eux qui faisaient les bandits de grand chemin depuis des mois. Merci, brave, de nous les amener. La forêt où ils se cachent est un véritable labyrinthe feuillu.

-      Bah ! fit modestement Wu Song, j'ai eu la bonne fortune de rencontrer des voyageurs détroussés et de pouvoir leur venir en aide...

-      Ah ça ! Mais ne seriez-vous pas Wu Song, par hasard ?

-            Si fait. Ce noiraud coquardeau[5] a eu la prétention de prendre mon nom pour sien pour mieux effrayer les honnêtes gens. »

Alors les soldats poussèrent des clameurs d’admiration car celui qui avait débarrassé le pays de ces bandits n’était autre que le célèbre tueur de tigre, déjà connu dans toute la région. Ils l’emmenèrent au yamen sans plus tarder, suivis par des villageois, et tenant avec eux les brigands des rivières et des lacs qui peinaient à marcher droit comme sous l’effet d’un vin trop capiteux.

 

Au prétoire du yamen, Wu Song eut droit à de chaleureux remerciements du magistrat en fonction, à qui cette arrestation ôtait une épine du pied.

« Ah, capitaine, j’ai déjà eu vent de la nouvelle. Si vous n’étiez pas déjà enrôlé dans une autre sous-préfecture, je vous en ferais la proposition. 

-        Excellence, je n’ai eu que la chance de rencontrer ces voyageurs et de pouvoir démasquer cet usurpateur et ses frères.

-        Vous recevrez une prime de dix ligatures de sapèques par tête pour avoir arrêté ces bandits. Les rivières et les lacs se peuplent dangereusement, ces temps-ci et les trois Zu ont trouvé le moyen de rançonner tous les voyageurs sans que leur famille soit inquiétée.

-        Pardonnez cette intrusion, Excellence, dit un exempt en ouvrant la porte et s’inclinant, mais il y a là un vieil homme et ses deux enfants qui demandent à voir le seigneur Wu Song.

-        Excellence, se confondit Wu Song, j’espère ne pas causer de dérangement. Ces gens là sont certainement les voyageurs que j’ai rencontrés sur ma route. Ils  ont été attaqués par les frères Zu et n’ont plus de quoi voyager jusqu’à la capitale orientale. Si vous le permettez, qu’on partage cette récompense entre eux et les autres personnes détroussées. Je n’en ai guère besoin, ayant un toit et un bol de riz qui m’attendent à quelques jours d’ici…

-        Wu Song, vous êtes brave et généreux ! Il en sera fait ainsi. Il est regrettable que des gens de valeur ne soient pas plus nombreux. »

 

Mais trêve de détails oiseux ! Ainsi donc, Wu Song reconnut le vieil homme, sa fille et son fils, à qui une part de la récompense fut remise. Tous trois se jetèrent à terre, même le vieillard, et s’empressèrent de poser trois fois leur front contre le sol, remerciant le Ciel d’avoir placé un tel homme sur leur chemin, car ce qu’il avait accompli était bien grand pour d’humbles voyageurs.

« Mille mercis, seigneur Wu ! C’est pour vos serviteurs comme nous ressusciter père et mère, comme nous redonner la vie !

-            Comment vous être redevable de cette dette, nous qui sommes si misérables ?

-            Allons, tout homme honnête en aurait fait autant » dit modestement notre héros.

 

       Grâce à leurs biens récupérés et à l’argent distribués, le vieux père Ying pourrait acheter un cataplasme et panser ses blessures. Le garçon était grandement impressionné par Wu Song, et sa sœur mi-pleurante mi-souriante était heureuse d’avoir pu rencontrer un brave aussi noble que lui. Tout reconnaissants, ils se rendirent à l’auberge pour y passer la nuit et repartir de bon matin. Voilà pour eux.

Quant à Wu Song, étant donné qu’il avait refusé toute récompense et comptait repartir le plus tôt possible pour rejoindre Wu l’aîné et sa belle-sœur, le magistrat lui avait offert l’hospitalité pour la nuit.

Ainsi, de bon matin, Wu Song alla saluer son hôte, puis il reprit ses affaires, n’oubliant pas son bâton de guerre, et reprit la route dans la direction de la sous-préfecture de Yanggu.



[1] Guette-chemin : synonyme de brigand ou maraudeur.
[2] Plamuse : soufflet, gifle.
[3] Tribouil : confusion
[4] Gavache : homme sans honneur
[5] Coquardeau : individu prétentieux, stupide

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