Wu Song, tueur de tigre (partie 2)
Suite du pastiche d'Au bord de l'eau de SHi Nai-An, réalisé pour un dossier de littérature...
Là-dessus, laissons les voyageurs panser leurs blessures et restons avec Wu Song. Il marcha vivement dans la direction de la ville, son bâton de guerre serré dans son poing. Quoi ? De simples brigands, lâches et faibles, mis à trois pour détrousser un vieillard, une femme d’à peine dix-huit ans et un garçon ? Et l’un d’eux imaginait se pouvoir comparer au vainqueur du grand tigre de Jingyang ? Il y avait de quoi rager !
Puisque ces bandits étaient encore de chasse, il valait mieux éviter de les poursuivre et risquer de s’égarer. Le soir fraîchissait et la lumière faiblissait. Il les attendrait à l’auberge, viendrait clore leur festin d’une manière inattendue et récupérerait à la fois son nom et les biens volés.
Après plus d’une heure de bonne marche, qui n’avait pas calmé sa fureur, Wu Song arriva en vue des maisons de la ville. Un peu avant l’entrée, un établissement portait un bouchon[1] en enseigne, indiquant qu’il s’agissait de l’estaminet recherché. Wu Song entra. A cette heure peu avancée, les clients ne comblaient pas la salle, aussi vit-il l’aubergiste s’empresser.
« Bonsoir messire, que désirez-vous ?
- Tavernier, apporte donc quelques bonnes bolées, il fait frais. »
En disant cela pourtant, Wu Song avait le sang échauffé par sa colère. Mais la saison froide approchait et la lune croissait déjà dans le ciel. L’aubergiste revint avec trois pintes et un plateau de fruits secs pour les accompagner et demanda ce qu’il voulait manger comme plat.
« Je sens une odeur de viande cuite. Apporte-m-en quelques livres pour mater ma faim. Et un grand plat de nouilles. »
Le tavernier revint à nouveau, portant les plats commandés et une paire de baguettes. Alors Wu Song se rassasia, dévora fruits, viande et nouilles et redemanda du vin. Voyant sa mine intacte et son regard clair, l’aubergiste reconnut là un bon client qui tenait bien le vin, aussi il s’empressa de remplir la bolée dès qu’elle était vidée. Après en avoir bu une douzaine au moins, Wu Song sentit sa colère le reprendre. L’alcool ne le frappait pas au crâne mais alimentait sa rage et il avait des démangeaisons dans les poings.
A ce moment, la porte s’ouvrit sur trois gaillards au teint avivé par le froid. Les regardant depuis sa table, Wu Song leur trouva un air de bêtes brutes et sournoises. Mais leur fourbi luisait, bien entretenu.
« Ouais, pensa-t-il, ça pourrait bien être les bandits que je recherche. Attendons voir… »
Le tavernier ne les regarda pas d’un très bon œil. Les compagnons ressemblaient fort à des voleurs « des rivières et des lacs ». Il les servit en forte quantité de viande et de vin. En vérité, ils semblaient fêter quelque victoire. Plus Wu Song les observait, plus il se sentait convaincu de tenir ses coquins. Le vin commençait de lui porter à la tête, ce qui n’arrangeait rien. L’aubergiste vit sa mine sombre et hésita à lui resservir du vin.
« Oh ! Tavernier, n’hésite pas et sers vivement ! J’ai encore grand’soif. »
L’autre obéit alors. Wu Song en profita pour lui demander :
« Connais-tu les trois, là, qui boivent bien et s’amusent fort ?
- Non messire, je ne les ai jamais vus par ici. Mais il y a beaucoup de voyageurs de passage et cette modeste gargote n’est pas souvent vide…
- Bon. »
De leur côté, les trois gaillards se remplissaient le ventre comme s’ils n’avaient pas mangé depuis une lune et buvaient sans regarder au nombre de pichets. Mais ils n’avaient pas la résistance de Wu Song. Bientôt, le vin leur délia la langue et ils parlèrent assez fort pour que notre brave entende tout. Ils discouraient surtout de plaisanteries grivoises, d’un établissement de la région spécialisé dans le monde des fleurs et des saules, et de leur façon de ferrailler. Peu à peu, des armes, leur conversation se tourna vers les combats qu’ils avaient menés et remportés.
Gagné par une légère torpeur, Wu Song tressaillit en entendant son propre nom. Il ouvrit grands ses yeux et ses oreilles, et son sang se remit à bouillir dans ses artères. Le plus grand des trois, un gaillard noiraud, se vantait, lui Wu Song, d’avoir terrassé un tigre en pleine nuit, uniquement en jouant de la savate et des poings, sans même avoir sorti son baudelaire[2] du fourreau. Le second, plus petit mais bâti comme le roc, trapu avec de larges épaules et aux aux sourcils épais, disait s’entendre à merveille avec le passot[3] dont il avait récemment « hérité » et jurait sur ses ancêtres qu’il aurait tout aussi bien pu venir à bout de ce tigre de ses poings nus. Pendant que ses comparses se disputaient sous l’effet du vin, le dernier, tout à sa viande et à sa boisson, ne disait rien. Il portait une veste en peau de mouton, sans doute pour y dissimuler des poignards, et un baluchon reposait sous son siège.
Depuis l’évocation du nom de celui qui avait terrassé le tigre du col de Jingyang, dont le récit se propageait, les autres clients baissaient la tête et tâchaient de se faire aussi petits que des grains de riz. Plus les clameurs augmentaient, plus Wu Song sentait le vin gronder sous ses tempes comme un tigre enragé. Vint le moment où les trois compères avaient vidé les bols de toute nourriture. Ayant repris leur harnachement, ils s’apprêtaient à quitter la table quand l’aubergiste s’empressa d’accourir pour se placer entre eux et la porte.
« Messires, messires, dans votre hâte de reprendre la route vous oubliez de régler l’addition du maigre repas qui vous a été préparé. »
Le grand noiraud, l’esprit troublé par l’excès de vin, oublia ce dont ils avaient convenu pour rester ignorés et décida de ne pas donner la moindre sapèque.
« Tu ne parles pas, tu pètes ! Tu as déjà été payé pour ces infâmes tranches de lard et cette eau teintée que tu sers comme vin. Écarte-toi de la porte ou tu recevras un autre traitement ! »
Le tavernier trembla et n’osa plus bouger. Dans la salle, personne ne souffla mot, de peur d’attirer l’attention. Alors Wu Song, sentant que les bandits pourraient régler son affaire au brave homme, décida d’intervenir sur-le-champ.
Par Lefélinbleu, Samedi 4 Octobre 2008 à 15:38 GMT+2 dans Essais (article, RSS)






