II La cité (partie 2)
Suite de "La cité des dauphins"
« Ça va ?... Jade... Est-ce que ça va ?... Tu as encore fait un cauchemar, c'est ça ? »
Jade se redressa sur un coude, moite de sueur, et hocha la tête. Orhi poussa un soupir et lui tendit un verre déjà tout préparé sur la table de chevet.
- ...merci.»
Elle but sans hâte et la sensation de liquide lui rappela toute l'eau qui venait une fois de plus de déferler sur elle... Jade frissonna malgré la tiédeur de la pièce, reposa le verre par terre et se recroquevilla.
« Comment il a commencé cette fois ?
- Ça n'a pas d'importance, Orhi» dit-elle, mais son cœur se serra.«Quelque chose m'inquiète ici. Ça fait trois mois que nous sommes arrivées et si ça continue comme ça, je vais devenir folle. Je ne peux pas prendre des somnifères indéfiniment et les docteurs ne trouvent pas de solution. Il faut... qu'est-ce que tu marmonnes?
- J'essaye d'allumer le paysage, fit Orhi sans bouger du lit. Il faut juste que je me souvienne du mot. Ah! j'ai trouvé! Paysage, «soir».»
Une nuée d'étoiles envahit la pièce. Le visage de Jade s'éclaira.
« Orhi, c'est magnifique ! Où est-ce que tu as trouvé ça ?
- C'est le ciel vu de la Terre. Je pensais bien que ça te plairait.
- Ça fait si longtemps que je ne vois plus que de l'eau...
- Chut! Arrête d'en parler. Arrête même d'y penser. Regarde plutôt ça, si c'est pas merveilleux... quand tu penses qu'il y a quelques décennies on ne pouvait même plus les voir d'une ville...»
Ils restèrent côte à côte, étendus sous l'étendue infinie, jusqu'à ce que Jade retrouve enfin le sourire.
Jade posa la main sur la surface laiteuse, presque verticale. Elle appuya, comme pour tester la solidité. Rien ne se produisit mais une sensation étrange la fit reculer et elle massa sa main comme si elle avait été chargée d'électricité. Face à Jade, un paisible poisson mâchonnait des algues en contemplant d'un air blasé la créature de l'autre côté du mur. Elle le fixa.
« Qu'est-ce que tu ferais si on te demandait de vivre dans une piscine fissurée, toi ? Tu t'en fous, hein ?... »
Le poisson mastiqua placidement puis repartit en quête de nourriture. Jade se détourna de la paroi et reprit son chemin vers le bureau en étouffant un bâillement. Elle dormait mal ces dernières nuits et ce cauchemar récurrent la dérangeait bien plus qu'elle ne voulait l'admettre. Elle essayait de garder bonne figure mais ce n'était pas facile, d'autant qu'Orhi devenait de plus en plus soucieux à son égard. Il l'avait convaincue de consulter un psychologue mais celui-ci avait dû admettre qu'il ignorait comment résoudre son problème... sinon avec des calmants ou des somnifères. Curieusement, Jade ne se sentait pas du tout en danger. Elle craignait seulement pour Istalle.
Et s'il lui arrivait quelque chose... si elle n'arrivait pas à s'acclimater... s'il y avait un problème au dôme près de son école... C'est pas vrai ! Il faut que j'arrête de penser à des trucs invraisemblables... je me rends malade toute seule.
Jade fit encore quelques pas dans la rue, pavée de cette roche sous-marine d'un gris clair piqueté, puis elle s'approcha du mur face à elle. On aurait dit qu'il y avait eu une porte, auparavant, mais il n'y en avait jamais eu. Enfin, pas de porte au sens ancien du terme, souvent en bois et pourvue d'une poignée. Ni une porte comme celles des appartements, avec l'emplacement de la paume pour la faire disparaître. Les contours d'une porte semblaient dessinés sur le mur. À côté, un simple bouton. Jade le pressa et dit d'une voix déjà lasse :
« Agence de journalisme « Demain dès aujourd'hui », entrée. »
La porte s'illumina légèrement et ouvrit un chemin dans l'espace de rapprochement. La ville avait beau être peu étendue, elle n'en était pas moins moderne. Jade passa machinalement une main dans ses cheveux bruns et avança vers la lumière qui l'engloutit. La machine la divisa, la tailla en pièces et la propulsa des centaines de mètres plus loin. Jade ne se rendit même pas compte de cette alchimie quotidienne : elle n'existait pas.
Beaucoup plus loin, elle apparaissait dans l'entrée de son bureau. Instantanément recomposée, la jeune femme avança et salua les collègues qui passaient par là.
« Bonjour Jade ! Tu as un nouveau dossier à traiter, sur le scandale du recyclage des vieux métaux dans la nouvelle cité.
- Bonjour Sélius!
- Jade... ces cernes... je t'ai déjà conseillé d'aller acheter ce nouveau robot maquilleur, il est parfait! Pourquoi tu ne t'es pas arrangée?...
- Laisse, Myrte. C'est gentil de t'inquiéter mais j'ai d'autres soucis en tête...
- Bonjour Jade, tu as passé un bon week-end? Passe me voir tout à l'heure, j'ai apporté les images de tu-sais-qui...
- Alors, ça avance tes affaires de cœur, Jessica ?
- Ah, il est vraiment... parfait, c'est incroyable! Et cette fois c'est pas une amourette, je t'assure!»
Ayant terminé le rituel traditionnel du « comment ça va ce matin ? », Jade put s'installer dans son cube de travail. Elle régla l'arrosage de sa plante verte -qui commençait à devenir envahissante- et prit le dossier à traiter. Une bille de cinq centimètres s'éveilla sur le bureau, se changea en coccinelle et la fixa.
« Bonjour Jade ! Pourquoi cet air si mélancolique ?...
- J'ai quelques petits soucis en tête, mais rien de grave, Tori.»
A suivre...
Par Lefélinbleu, Mercredi 30 Avr 2008 à 16:39 GMT+2 dans Roman 1 - La cité des dauphins (article, RSS)






