Séparation
Suite de la nouvelle 4 "Mémoire interdite"...
Dans un parc, Laënda a donné rendez-vous à AErion. Pour lui dire adieu. Le jour est venu où elle doit disparaître. La Milice Blanche est déjà sur sa piste...
L'image d'Ærion glissa devant mes yeux tandis que je regardai le ciel. J'étais assise sur mon banc préféré, dans le parc près de chez moi. Il faisait beau ce matin-là, les fleurs rayonnaient de couleur et les feuilles étaient éclaboussées de soleil. Mais aujourd'hui cela me laissait froide. Je regardais vers l'azur, d'un bleu parfait depuis que l'homme l'avait purifié de la pollution. Des oiseaux passèrent. La profondeur de ce ciel me fit penser à ce que je recherchais : la liberté. Je clignai des yeux : il me sembla que quelque chose avait bougé, tout là-haut.
Comme un léger filet de brume...
Une voix me fit sursauter. La voix d'Ærion. Je me levai, les jambes tremblantes. J'avais mis mon écharpe et mes gants caméléons, ceux qu'il aimait bien me voir mettre. J'avais remonté mon col jusqu'au cou, afin de me sentir un peu plus protégée. Impression factice, d'ailleurs... Je sentais un léger poids dans la poche de ma veste : le journal aux bords dorés. Il avait fallu tout repenser. Ærion me dit bonjour. Je répondis si faiblement qu'il n'entendit pas la fin. Il me regarda étrangement.
" ça ne va pas ? je croyais que tu voulais me parler.
- Ce n'est rien. Juste un peu de chaleur.
- Tu as de la fièvre ? tu trembles ! "
Il posa la main sur mon front, inquiet. Mais il n'aurait rien pu trouver. Le problème ne venait pas de l'extérieur, mais de moi : je mourais de peur. Rien ne s'était passé comme prévu. Je pouvais défaillir à chaque instant. Pourtant, je m'appliquais à ne rien en laisser paraître. Il ne fallait pas trop l'inquiéter.
" Oui, je ne suis pas très bien. Si je suis absente demain, préviens les profs s'il te plaît.
- Laënda... on n'a pas cours le samedi. Tu veux me dire quelque chose, je le vois bien. Si tu as un problème.
- N... Non ! "
J'avais presque crié. Il sursauta, surpris.
" Non... ce n'est pas la peine. C'est bientôt fini. Je veux juste que tu m'écoutes un instant. "
Je lui fis signe de se pencher pour que je lui parle à l'oreille.
" Quoi qu'on te dise, quoi qu'il m'arrive, est-ce que tu serais prêt à m'aider ?
- Drôle de question ! je-
- Chhht ! Doucement. Réponds-moi s'il te plaît.
- Ça dépend de quoi. Si tu faisais une conn-
- Non. Si j'avais vraiment des problèmes. Sérieux. Graves.
- ... euh. Eh bien... oui. Je te ferais confiance. Tu pourrais compter sur moi, pas de problème.
- Merci... "
J'avais une boule dans la gorge. Ça ne sortait pas. Plus les secondes passaient et plus je sentais que je ne dirais rien. Tant pis, ce serait pour une autre fois.
Si jamais il y a une autre fois.
" Laënda, quelque chose te préoccupe... "
un réceptacle vide, une allée déserte, une personne isolée
" dis-moi ce qui ne va pas, au lieu de rester plantée là ! "
un blanc de neige, des yeux invisibles
" Laënda ! "
un rayon d'argent
" Laënda... ? Mais tu pleures ! "
Les larmes coulaient doucement sur mes joues tandis que des cheveux noirs se répandaient sur le sol et que des yeux bleus se fermaient. Des yeux cernés de noir dans un visage si pâle...
Le même jour, vendredi 28 mars 2161- un peu plus tôt
Je restai collée contre le mur, pétrifiée par ce que je voyais. Les hommes de la Milice Blanche la prirent et la placèrent dans une sorte de cercueil irisé. Ils s'en saisirent et se tinrent droits. Alors, sous mes yeux, leurs contours s'estompèrent et ils disparurent avec leur chargement.
Je ne dois pas rester là. S'ils me trouvent, je subirai la même chose. Partir, faire semblant d'être " comme d'habitude ". Tout n'est peut-être pas perdu. Peut-être n'ont-ils pas senti ma présence. Et Elle non plus.
Le Grand Pilier avait des extensions très nombreuses aux alentours, y compris dans la ville. Si Trélia avait dit vrai, peut-être mon arrêt d'amnésie était-il déjà signé. Je me levai donc, prenant un inspiration profonde. J'avais les jambes flageolantes et ma tête m'élançait douloureusement.
Elle n'avait même pas bougé. Pas levé les yeux. Elle semblait si fatiguée...
Le même jour - 16h35 - Ce que je dois faire...me fais peur.
" Tu m'as promis, n'est ce pas ?...
- Oui. Dis-moi ce qui ne va pas. "
Il prit un mouchoir et tamponna doucement les larmes qui ne tarissaient pas.
" Est-ce que tu es heureux ? "
Ma question le désarma. Il me regarda comme si j'étais malade et hésita, ne sachant visiblement pas quelle attitude adopter.
" Laënda ?... quelle drôle de question ! tu me fait marcher, c'est ça ?
- Jamais ! ! Pas une seule fois je ne t'ai fait marcher ! Ni menti ! Est-ce que tu vas finir par comprendre ça ? ! "
La violence de ma réponse le fit tressaillir. Confronté à un regard noir, il se força à répondre.
" Evidemment que je suis heureux ! J'ai tout pour l'être !
- T'en es bien sûr ? Si c'est vrai, tant mieux pour toi ! Mais moi pas ! Et je n'en peux plus... J'en peux plus... "
Je me rassis lentement, mais ce n'était que pour reprendre un ton acide.
" Tu es heureux ? Hein ? Et tu trouves la société parfaite, c'est ça ? Dis pas le contraire, tu me l'as affirmé ! Moi pas. Et je ne suis pas la seule, tu sais. Demain, lundi au plus tard, tu apprendras que je suis malade, que j'ai disparu, qu'il m'est arrivé un accident, que je suis morte peut-être ! Et tu le croiras, tu finiras par l'admettre... Ce sera très triste, mais j'aurais disparu !
- L... Laënda ?
- Tais-toi ! " ils ", Eux, eux seuls sauront ce qui m'est arrivé. Oui, j'aurais une case en moins, au sens propre du terme... au mieux ! au pire, je ne te reverrai plus jamais ! tu ne sais pas, toi ! tu ne peux pas comprendre !
- Laënda ! ! qu'est-ce que c'est que ce délire ?
- Fura de Fura de merde ! Je ne suis pas folle ! hélas... Elle, " Elle " contrôle tout, elle voit tout. En ce moment, peut-être, décide t-elle de ma disparition prochaine. Et tu ne me verras même pas disparaître !
- T'es complètement dingue ! Arrête tes salades ! T'es devenue parano ou quoi ? T'as une overdose de jeux vidéos ? Tes parents s'engueulent ? "
Ça m'arrêta net. Je me levai lentement et plantai mes yeux dans les siens. Des yeux verts contre des yeux gris bridés. Il me dévisagea, stupéfait.
" Tu es bizarre ! Comme... comme avant !
- Oui ! comme avant que je ne guérisse ! Ça te surprend ? Il y a autre chose qui va te surprendre : Trélia ! Elle a disparu ce matin ! Parfaitement ! Et qui sait quand elle reviendra ?... "
Il resta interdit, bouche bée. J'avalai ma salive, la gorge sèche et repris de plus belle.
" Oui ! Disparue ! Partie ! Sans laisser de traces !... Je l'ai vu de mes yeux ! " Ils " l'ont emmenée. Et bien sûr, c'est pas la première fois que des gens disparaissent comme ça. Certains ne reviennent pas. Les autres sont " changés " ! Ça ne te dit rien ? Tu crois que ce n'est qu'une rumeur ? Tu crois que la société est parfaite ? Ha ! Si elle l'était, personne n'aurait peur. Mais tout le monde se tait ! Il faut entretenir le mythe. J'avais des doutes, avant. Mais, plus maintenant... plus après que j'aie vu... "
Je me mordis la lèvre pour ne pas recommencer de pleurer. J'aurais tellement préféré rester insouciante... que rien de tout cela ne m'arrive... mais on ne peut pas changer le passé, ni effacer ce que l'on sait. Le passé que la Milice blanche m'avait enlevé me rattrapait malgré moi. Et je ne pouvais plus reculer, alors que je me sentais dépassée, que je n'avais rien souhaité de tout ce qui m'arrivait...
Par Lefélinbleu, Dimanche 16 Decembre 2007 à 21:14 GMT+2 dans Nouvelle 4 - Mémoire interdite (article, RSS)






