La cité des dauphins, histoires policières de science-fiction et chroniques légères

Les passerelles de la mémoire...

Suite de "Mémoire interdite" la nouvelle 4.

Laënda veut rencontrer Futura. Elle sent qu'elle ne la verra pas pour sa présentation, qu'elle s'enfuira avant. Mais sa visite guidée dans le Grand Pilier ne se passe pas comme prévu...

   Le transfert s'était effectué et curieusement, je ressentis une certaine pesanteur à me tenir debout. Ma tête et tous mes membres me semblaient difficiles à porter. J'ouvris lentement les paupières, lourdes comme après mon premier sommeil. La boucle de ma ceinture était encore activée : une lumière verte clignotait encore sur le côté. Cela ne pouvait dire qu'une chose... [...] le transfert avait été long. Bien plus long que la seconde prévue. En général, de telles sensations apparaissent suite à une téléportation continentale. Ou alors, j'avais été le sujet d'un examen de la part d'une machine de téléportation qui m'avait gardé quelques secondes " dans le cirage "...

Pour l'instant, il vaut mieux ne pas y penser et voir par moi-même...

   Regardant alors autour de moi, je reconnus nettement, malgré la foule, la structure métallique et irisée du Grand Pilier, opaque de l'extérieur et transparente de l'intérieur. La tour de Futura surplombait la ville qui s'étendait jusqu'à l'horizon. Immeubles pastels alternaient avec des bois verts à perte de vue. Je ne l'avais jamais encore vue ainsi. La beauté et la sérénité qui s'en dégageaient me remuaient le cœur... je perçus douloureusement ce que fuir cette ville impliquerait : la perte de tout ce qui composait mon existence.

   Un signal sonore m'avertit. Je fis un pas en avant et quittai la zone de téléportation. Je me trouvai sous le plancher d'une passerelles. L'une des innombrables de la partie extérieure de Futura, celles qui conduisaient à des salles immenses, à des machines incroyablement puissantes et à d'autres choses encore, pour la plupart tenues secrètes. Tout le monde le savait et ça ne nous dérangeait pas plus que ça, finalement. Nous savions que Futura était synonyme de sécurité et, à vrai dire, cela paraissait normal : ne veillait-elle pas sur nos vies, en accord avec le Comité des 15 ?... mais somme toute, c'était un robot qui nous faisait vivre, et dans une prospérité jusqu'alors inégalée, depuis 60 ans. Ce n'était déjà pas négligeable... je pensais à Ærion qui admirait tant ce système et tout ce qu'il nous apportait. [...]
   Derrière moi, des gens commençaient à sortir du téléporteur. Je me rapprochai du bord de la passerelle et y posai les mains. Je sentis un léger vent frais sur mon visage, un vent artificiel naturellement, pourtant pas désagréable. Mais je n'eus pas à patienter car un hologramme apparut près de moi. Un cercle se composa immédiatement autour de lui.

" Bonjour visiteurs. Vous êtes ici dans la salle de téléportation de Futura, le Grand Pilier. Afin de pouvoir suivre la visite, je vous prierai de connecter votre portable au numéro identifiant que je vais vous donner. Si vous mettez vos visières, celles-ci se connecteront d'emblée au plan de la structure. D'autre part, vos oreillettes vous communiqueront les commentaires appropriés à chaque salle. Je vous souhaite une très bonne visite ! "

   Un baratin quelconque. Il me laissa totalement indifférente. Je n'étais pas venue ici pour visiter réellement (bien que j'allais en profiter pour le faire) mais bien pour essayer de comprendre pourquoi je me retrouvais dans une situation pareille. Pourtant, malgré moi, j'admirais ce que nous avions construit. Une structure admirable, aux courbures parfaites, aux tons irisés changeants incroyablement réalistes. Les parois semblaient veinées d'un fluide impalpable. Il n'y avait pas que cela : étant toujours appuyée à la passerelle, je pouvais regarder vers le haut ou vers le bas mais... mes yeux ne rencontraient jamais de limite. Le Pilier était si grand que le sol tout comme le plafond m'était invisible. Face à moi, par contre, à deux mètres de distance, un mur arrêtait mon regard. Une paroi gigantesque et unique, cylindrique. La salle où je me trouvais n'était que l'enceinte de la machine, sa protection extérieure. Le plus important me serait, je le savais, invisible. Obéissant au conseil de l'hologramme, je plaçai mes lunettes devant mes yeux et le plan y apparut nettement. Je mit également mes écouteurs, mais sans mettre le son trop fort, afin de pouvoir réfléchir sans gêne.

   La visite avait pour moi un intérêt tout particulier, mais je me sentais mal à l'aise... Ces murs me semblaient vivants, imprégnés même de Futura. On aurait dit que la machine nous entourait de partout, présence omniprésente du Grand Pilier. Un certain désintéressement m'envahissait, comme si des voix me chuchotaient... ça ne sert à rien de penser à tout ça. Tu ne sais même pas ce qui va t'arriver. Ce sera sûrement dangereux... Trélia peut très bien s'en sortir toute seule... Mon esprit ne pouvait y répondre que faiblement. Nous étions le mercredi 26 mars 2161, j'avais presque dix-sept ans et depuis cinq jours je vivais dans un monde qui s'effritait autour de moi. Comme si je ne pouvais avoir confiance en personne -et pas même à moi puisque je ne me souvenais de rien et que je tentais de fuir !...

   Je me rendis peu à peu compte que j'étais arrêtée près d'une passerelle, la main sur un garde-fou, de nouveau seule. La foule s'était groupée sur une allée principale, conduite par les indications de ses écouteurs. Le fil de mes pensées m'avait une fois de plus coupée du monde. J'étais isolée. Depuis que toute cette histoire avait commencée, je l'étais chaque jour davantage, comme si une barrière invisible se dressait autour de moi. Ici, au cœur même de notre monde, je la sentais plus que jamais. Le temps passait, mon secret devenait plus dangereux et plus lourd à porter, et il me mettait à part des autres.

" Excusez-moi, mademoiselle... vous sentez-vous bien ? "

   Je relevai la tête, découvrant une robot qui ressemblait presque trait pour trait à Maryse, sauf que celle-ci avait une couleur de peau vert foncée, avec des marbrures aux reflets dorés.

" Eh bien, je ne... je ne sais pas trop. Ça passe, je crois, un étourdissement.
- Qu'êtes-vous venue chercher ici ? (je me redressai)
- En fait, j'aimerais voir Futura par moi-même. "

   La robot sourit : visiblement, je n'étais pas la première a faire cette requête. Elle me posa une question inattendue.

" Quel âge avez-vous ?
- Dix-sept ans...enfin presque. Moins un jour.
- Je vois. Par conséquent, vous n'avez pas encore été présentée.
- Non.
- Alors, je suis désolée, je ne peux rien faire pour vous. La chose est réservée aux adultes.
- Pourquoi ?
- Les adultes sont officiellement aptes à vivre en autonomie dans la société. Les enfants ne le peuvent pas encore et la présentation à Futura a pour principal but (hormis la détermination de la spécialisation de l'individu) de le faire comprendre et de marquer un passage. Ne soyez pas si impatiente : le jour viendra vite ! en attendant, vous devriez rejoindre votre groupe de visite...
- Oui... vous avez raison. Merci. "

   Je partis en courant pour rattraper ceux qui me devançaient, sentant son regard de métal fixé sur moi, et arrivai devant une porte translucide. Elle s'ouvrit automatiquement. Dans mes oreilles, le chuchotement reprit et je montai le son pour bien tout entendre." Vous êtes actuellement dans la salle dite " du corridor ", la seconde enceinte extérieure de Futura, deux fois moins large que la précédente. Il vous reste encore la première à franchir pour contempler le cœur du complexe. Les divers escaliers et ascenseurs électromagnétiques sont des installations particulières et relativement anciennes : bien que ce complexe soit d'une extrême modernité et qu'il évolue sans cesse (ainsi, Futura se modifiait elle-même...) ces installations ont été conservées[...]. Prenez le premier ascenseur et appuyez sur le bouton de l'étage n°57, juste au-dessus de nous, pour continuer la visite. "

   Ce que je fis. Les murs, avaient viré au mauve foncé. Etrangement, j'eus l'impression d'être déjà venue ici... mais pas de façon agréable. La porte du tube coulissa automatiquement à mon approche et je pénétrai à l'intérieur, appuyant sur le bouton correspondant. La porta se referma avec un déclic. Je ne saurais décrire alors ce qui m'arriva. Le bruit retentit amplifié dans mon esprit, encore et encore... des images incohérentes défilaient dans mon esprit, à une vitesse vertigineuse. Passerelles, ascenseurs, couloirs, course, chute, une lumière dans les yeux, une tête blanche, un flux lumineux, moi-même, une arme braquée sur moi. Une peur intense me pétrifiait et je ne pouvait détourner mon regard de l'objet de mort. Un rayon en sortit, me transperçant la tête. La vision éclata. Un trou noir dévora l'espace et m'emporta...

 A suivre...

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