La cité des dauphins, histoires policières de science-fiction et chroniques légères

Qu'est-ce que c'est, "rêver" ?

Toujours incapable d'expliquer ce trou de mémoire de 12 jours, Laënda se révèle incapable de parler à Trélia et à AErion, perdant ainsi ses principaux amis. Elle se retrouve seule pour tenter de comprendre.

Le temps presse ! Quelques jours plus tard, elle serait présentée à Futura, on lui révèlera son métier. Mais tout semble justement tourner autour de Futura...
Les choses se précipitent et le temps joue contre elle.

Suite de "Mémoire interdite", la nouvelle 4.

   Cela faisait déjà trois jours ! Trois jours que je leur parlais plus... Trélia m'évitait et je n'osais pas soutenir le regard d'Ærion. Il me serrait le cœur. Mais je n'avais pas le choix, il faudrait leur parler : je ne pouvais pas laisser ce malentendu effacer tout ce qui me liait à eux !... Le week-end avait été horrible. À part les devoirs, bien sûr, dans lesquels je m'étais résolument jetée pour oublier. Ma mémoire marchait tout de travers : j'aurais tout donné pour me souvenir de ce qui s'était passé pendant les douze jours et oublier en échange ce qui m'arrivait.

   Depuis la veille, j'affectais une attitude de bonne humeur en classe... attitude difficile à conserver en dehors des salles de cours. Pendant les pauses, j'allais me réfugier à l'atrium, espérant vainement qu'Elle y serait. Mais elle n'y était jamais et je n'avais rien d'autre à faire que parler aux autres personnes de la classe. Malgré leur proximité, il était dur de les revoir : Trélia se mettait non loin de moi, en classe, comme avant, mais ne m'adressait pas la parole. Quant à Ærion, il avait commencé sa formation et je ne le voyais plus que dans la salle des cocons. Si les professeurs savaient quelque chose, ils n'en disaient rien.

   Et maintenant, je commençais à compter les heures. Dimanche prochain, ce serait le jour de ma présentation à Futura. Je connaîtrai alors ma fonction, le travail que j'effectuerai au début de ma vie d'adulte. Et je les verrai encore moins...

   Assise à mon bureau, je me tordais les mains d'anxiété. Dans deux jours, c'était mon anniversaire. J'avais déjà envoyé des invitations à mes amis préférés, mais pas à Ærion. Ni à Trélia. Il fallait pourtant que je le fasse !... [...]

Tu n'es qu'une égoïste et une lâche ! Tout ça aurait pu être éclairci avant et sans problèmes ! tu avais tout le temps nécessaire pendant le week-end...

   Je portai ma main à ma gorge. Elle me démangeait de plus en plus, ça devenait intolérable. Il fallait vraiment que j'aille consulter un méca ! Le cou en sang, je me levai, incapable d'en supporter davantage.

" C'est pas vrai, mais c'est pas vrai ! J'en ai assez ! Assez ! "

...et je me jetai sur mon divan. La fraîcheur du tissu calma mon irritation. Machinalement, je tâtai l'endroit qui me faisait mal. Une idée nouvelle me traversa l'esprit.

Et si j'avais quelque chose sous la peau ?

   Je ne me souvenais pas du tout d'avoir eu mal comme ça avant le trou noir des douze jours, absolument pas... enfonçant le doigt dans la peau, je ne trouvai rien. Mais le ver était dans le fruit...

Et si j'avais vraiment quelque chose ? Si tout ça était bien plus grave que je ne croyais ?... Idiote ! le comportement de papa est si étrange, et celui des profs...

   Je me relevai, les cheveux emmêlés. Je pris sur mon bureau un mini robot de la taille d'un graine de raisin et le posai sur ma tête. Sa dizaine de fils eut bientôt remonté mes boucles claires. Je me sentais fatiguée, étrangement fatiguée. C'était probablement la peur qui en était la cause. Je décidai alors de prendre une mesure exceptionnelle : aller me réfugier dans le cocon de ma chambre. Comme je n'étais pas en vacances, il ne servait pas à dormir mais je m'y sentais protégée. Je ne le faisais qu'en cas d'intense réflexion et comme les autres fois, je me pelotonnai en boule, la tête sur mes genoux, protégée par mes bras et dos à la paroi. Ce n'était pas très confortable puisqu'il était allongé, mais j'étais isolée du monde ainsi. Je perdis conscience instantanément ...

   Un choc sourd. Quelqu'un frappa à la paroi du cocon et l'ouvrit.

" Hmmm ? demandai-je, un peu dans les vapes.
- Laënda, me dit Maryse, tu dois aller dormir.
- J'arrive... " répondit-je sur le même ton, sans bouger d'un pouce.

   Maryse s'en alla sur ses jambes bleues de métal et repoussant la porte. Je relevai la tête, les yeux anormalement gonflés et refermai le cocon par réflexe. Je réalisai instantanément ce qui était arrivé.

Mais ! J'ai dormi ! Comment c'est possible ? Ce n'est pas encore l'heure et mon cocon n'était pas programmé ! "

   Alors, peu à peu, des images indistinctes me revinrent dans la tête. Des choses que j'avais vues pendant mon sommeil étrange. Je courais dans la ville, courais sans cesse, me retournant par moment, avec la sensation d'une menace implacable sur mes talons... cela me remit quelque chose en mémoire.

Et si c'était ça ? ... si tout était lié à ce dont Trélia voulait me parler ? " rêver " ?...

   Je fis enfin ce que j'aurais dû faire depuis longtemps. Me frottant les yeux comme si j'avais un cil dans l'œil, je sortis du cocon, le refermai, m'assis au bureau et sortis mon journal. Le logiciel du dictionnaire avait déjà été installé et je le mis en route immédiatement.

REVER v. i. (du latin populaire exvagus, errant). 1. Faire des rêves pendant son sommeil [...] 2. Laisser aller sa pensée, son imagination [...] 3. Concevoir, exprimer des choses déraisonnables, chimériques...

Je vis ainsi tous les sens du mot. Jusqu'à ce que...

Sens précédents tombés en désuétude. Mot désormais employé pour parler d'une maladie mentale dangereuse et contagieuse, le " mal de rêve ".

   Curieusement, cela ne m'étonna qu'à moitié. Comme si ce mot m'était familier. Je me rendis soudain compte que je rejetais la dernière annotation, celle qui supprimait les autres significations. Si les autres avaient été supprimées, pourquoi se trouvaient-elles encore dans le logiciel ?...

Question idiote ! Beaucoup de mots ont évolué et sont devenus différents de leur sens d'origine. Celui-ci reste dans le dictionnaire. Dans ce cas là, c'est pareil !...

   Réflexion faite, je me frottai de nouveau les yeux puis suspendis lentement mon geste... Cette fois-ci, je ne pouvais pas fuir la vérité comme je l'avais fait depuis quelques temps : j'avais rêvé ! J'avais fait un rêve ! Un très mauvais rêve d'ailleurs. Mais voilà : j'avais rêvé et j'étais donc malade !

   Le cœur battant, je posai une main sur mon front : normal. Devant la glace, je tirai la langue : normale. Ne sachant pas que penser, je me rendis dans la salle de bain et pris discrètement ma température. 37 : absolument normale. Parfaite même ! Je n'envisageais plus que deux possibilités : soit je n'étais pas encore assez malade pour que les symptômes habituels apparaissent -n'importe quel malade a de la fièvre ! Tout le monde sait ça-, soit... soit tout cela n'était qu'un mensonge !

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