Mémoria
L'air frais me fit du bien et je perdis la notion du temps. Je me rendis soudain compte que je n'avançais plus. Je m'étais arrêtée, face à une boutique de vêtements très à la mode : Pallina. J'avais les yeux posés sur une belle veste mais je ne la regardais pas. La glace me renvoyait l'image d'une fille sans expression. Étais-je heureuse ?
Si je suis heureuse ? Quelle drôle de question... j'ai tout pour être heureuse...
Oui, sauf que si j'avais tout pour être heureuse, je n'aurais même pas eu l'idée de me poser la question. La réponse serait tellement évidente...
Suite de la nouvelle 4 "Mémoire interdite"
Ne penser à rien. Il ne m'est rien arrivé, tout va bien...
Je marchai lentement, comme si chaque pas me coûtait, et avançai la main vers la porte coulissante du magasin. Elle s'effaça, me laissant entrer. Une vendeuse me demanda si je voulais essayer quelque chose, je n'entendis même pas ma réponse. Je commençai à examiner les articles, détaillant des manteaux à tissus plissés, des écharpes aux couleurs du soleil, une veste asymétrique... des mots se bousculaient dans ma tête.
Papa, pourquoi m'as-tu menti ? Trélia... maladie de douze jours, symptômes de manque de sommeil, mémoire perdue...
Tout à coup, mes idées redevinrent claires, mes gestes précis et la voix geignarde dans ma tête s'éteignit.
Je dois savoir ce qui m'est arrivé. Et ce qui arrive à Trélia. Et le plus tôt possible, avant ma présentation à Futura. Ainsi, je serai plus tranquille pour apprendre mon métier. Il me reste donc...six jours.
Ce délai me parut horriblement court... Mais il fallait que j'y réfléchisse tranquillement, donc, il valait mieux le faire chez moi. Autant profiter du temps qui me restait avant de rentrer pour faire des achats... L'esprit apaisé, je regardai enfin l'étiquette des gants que je portais.
Mémoria
Je fronçai les sourcils et en restai toute étonnée : pourquoi ce mot me rendait-il perplexe ? Je clignai des yeux. Le nom n'était plus le même :
Mélora. Non pas Mémoria. J'ai dû mal regarder.
Détaillant les gants eux-mêmes cette fois, je les trouvai très beaux.
Ce nom... Je l'ai déjà vu quelque part...
[...]
" Avez-vous les mêmes en d'autres couleurs ? "
La vendeuse (une " cousine " de Maryse) s'approcha doucement en hochant la tête et me désigna les panneaux afficheurs.
" Nous en avons en gris bleu, en thermique ainsi qu'en caméléon... (devant mon air interrogateur, elle répondit
Leur couleur s'adapte en fonction de vos vêtements. Un processus de modification génétique leur permet de prendre les couleurs exactes de n'importe quel objet ou tissu. Il suffit de le toucher. Par contre, cela ne fonctionne pas avec les plantes ni les animaux. Et, ajouta t-elle en souriant, encore moins avec les humains. "
Je demandai à les essayer avec un ensemble caméléon et elle me conduisit face à un miroir adaptateur, m'invitant à me placer dans le cercle d'analyses. Se penchant sur un petit lutrin vitrifié et tactile, elle enregistra les références des vêtements et appuya sur le bouton central. Aussitôt, [...]l'image du miroir se brouilla et j'y apparus, portant cette fois l'ensemble choisi et une des paires de gants. En même temps, la vendeuse me faisait les commentaires sur les étoffes utilisées. Le tube avait disparu et je pris différentes poses pour mieux regarder les gants et l'ensemble. Touchant ma montre avec les doigts, mes gants virèrent immédiatement au gris acier.
[...] Sans que je sache d'où venait cette impulsion, il me les fallait. Mémoire. Mémoria... ce nom semblait synonyme de mystère. Pourquoi avais-je vu Mémoria ?... La vendeuse revint derrière son comptoir. J'ôtai la plaque argentée de ma ceinture d'identité et la lui tendit. Elle la passa sur un carré d'un blanc laiteux qui s'illumina un bref instant puis me la rendit. Je sortis tranquillement de la boutique, m'observant dans un miroir au passage. Ces gants m'allaient parfaitement.
" Laënda, hé ! Laënda ! Non, derrière toi !
- Ærion ? "
Ærion était un eurasien aux cheveux noirs et aux yeux gris bridés. Nous nous connaissions depuis nos premières classes, Trélia, lui et moi. C'était un garçon très attachant, intelligent et décontracté. Il n'en fallait pas beaucoup plus pour que de nombreuses filles lui tournent autour. Mais Ærion n'était pas de ceux qui aiment la " vie de cour " et s'il recherchait la compagnie, c'était uniquement par sympathie.
Il s'arrêta de courir à ma hauteur, passablement essoufflé.
" Mais dis-moi, tu es sourde ? Ça fait deux heures que je t'appelle ! "
Ah ! Ærion ... s'il savait combien je l'aimais... Combien de fois n'avais-je d'ailleurs pas essayé de le lui dire... Et chaque rendez-vous avait viré à l'échec... La vie rend tout compliqué ! La timidité...
" Hé ho ! fit-il en passant sa main devant mes yeux.
- Oui, oui ! Je t'écoute ! Je croyais que tu n'aimais pas la course à pied, alors, pourquoi est-ce que tu m'as couru après ?
- Je voulais m'excuser... " dit-il en regardant ailleurs.
J'en tombai des nues : lui, s'excuser ? Qu'avait-il donc fait ?
Par Lefélinbleu, Mercredi 5 Septembre 2007 à 15:18 GMT+2 dans Nouvelle 4 - Mémoire interdite (article, RSS)






