Mensonges et mémoire brouillée
A ce moment, j'étais simplement assise à ma table. Je prenais le cours sans y penser, mes doigts tapotant le clavier par réflexe, je n'écoutais plus vraiment. J'avais l'impression que tout ce que je connaissais était devenu étrange, que je ne reconnaissais plus mes amis (Trélia, qu'est-ce qui t'arrive ?), ma famille (papa, pourquoi m'as-tu dévisagée ainsi, comme si je n'étais qu'une étrangère ? pourquoi m'as-tu serré le bras de cette façon ? maman, pourquoi n'as-tu rien dit ?)... et même moi, j'étais différente.
Suite de la nouvelle 4 : mémoire interdite...
Il y avait une zone d'ombre dans ma mémoire (douze jours ! des cernes... " avant mercredi, tu étais à peu près dans le même état que moi aujourd'hui, voire pire. ") Et je n'arrivais pas à comprendre pourquoi, comment...
Quand, je pouvais le deviner : un changement était intervenu mercredi dernier, changement qui m'avais " remise d'aplomb ". Mais quoi ? ... Cette maladie... Trélia qui me regardait étrangement, qui me reprochait de tout oublier... d'oublier quoi ? Et ses ongles dans mon bras (je pouvais encore voir la marque) ... tout s'emmêlait dans ma tête !
" Laënda Tarèna, Laënda Tarèna ! "
Je sursautai brusquement et levai les yeux. Le professeur, monsieur Andore, se tenait devant moi, passablement énervé, les sourcils froncés. Son attitude m'était étrangement familière... j'avais une curieuse impression de déjà vu. Pourtant, il me prenait rarement en défaut !
" Heu, je... je suis désolée ! Excusez-moi, je pensais à autre chose...
- Vraiment ? répliqua t-il d'un ton sec (ça sentait le renvoi). Eh bien j'en ai assez de vous voir penser à autre chose ! Vous allez pouvoir continuer vos rêveries ailleurs ! "
Je restai interdite. Pourquoi se montrait-il aussi sévère envers moi ? je n'avais jamais... les douze jours ! Maryse m'avait bien dit que j'avais été très fatiguée pendant tout ce temps. Les effets avaient donc été perçus en cours. Tout le monde autour de moi avait été au courant. Si seulement il pouvait me dire ce qui m'était arrivé au lieu de me fixer avec ces yeux là !
J'ai une idée ! Il ne pourra que réagir...
" Mademoiselle Laënda ! Avez-vous compris ce que je vous ai dit ?
- Rêveries ? ... Excusez-moi, je ne vois pas de quoi vous parlez. J'ai des problèmes de mémoire ces derniers temps j'ai du mal à me souvenir de tout... "
Ce fut clair, révélateur et impressionnant. À peine eus-je prononcé " problèmes de mémoire " qu'il devint livide ! ses lèvres minces se pincèrent encore plus que d'ordinaire et je le vis reculer légèrement. Mais si cette attitude trahissait qu'il était au courant de quelque chose, elle ne me rassurait pas le moins du monde, au contraire...
Il a peur. Il a peur ! Peur de quoi ? Peur de qui ? Il sait ce qui m'est arrivé ou il s'en doute !
Ce fut le déclic ! Et alors que les morceaux d'un puzzle gigantesque commençaient à s'ordonner dans ma tête, je réalisai une chose si effrayante qu'elle me parut impossible : depuis le début, mon père avait menti !
Je revis en pensée l'éclair menaçant de ses yeux et me souvins de la marque de ses doigts sur mon bras. Visiblement, tout le monde s'était aperçu que je n'étais pas normale ces derniers temps (du moins, ceux que je voyais souvent). Que m'arrivait-il ? pourquoi tout semblait s'être décalé autour de moi ? Que s'était-il passé ? Andore ne pouvait pas avoir peur d'une simple " maladie contagieuse " ! une maladie dont mon père me parlait si tranquillement ! Mentir pour ma santé... pour ma mémoire... Il avait bien menti ! Depuis le début ! Cette évidence me retourna l'estomac. Des frissons me remontèrent la colonne vertébrale. Ma tête se fit lourde.
" S'il vous plaît, je ne me sens pas bien du tout, je crois que- "
Je dus porter la main à ma bouche pour ne pas vomir. J'entendis vaguement Trélia se porter volontaire pour m'accompagner aux toilettes. Je sentis qu'elle me soutint un moment, puis elle me laissa marcher seule, guettant un signe de fatigue pour m'aider. J'eus de nouveau les idées claires après avoir vidé " tripes et boyaux ", c'est-à-dire régurgité mon petit déjeuner. Trélia porta sa main à mon front.
" Bon sang ! Tu n'as pas de fièvre ! Mais alors, qu'est-ce qui t'arrive ?
- Papa...
- Quoi ? Parle plus fort...
- Non, attends... "
Je me dirigeai jusqu'aux lavabos et m'aspergeai le visage. Trélia vint se placer près de moi, attentive.
" Mon père... il a menti... il m'a fait croire que j'avais eu une maladie grave et contagieuse. Mais j'ai vu... j'ai vu qu'il était bizarre. Et j'ai aussi vu la réaction du prof.
- Moi aussi, me dit-elle tout bas, actionnant le mélangeur pour avoir de l'eau. Et je pense que tu commences à comprendre.
- Qu'est-ce qui m'est arrivé ? ces nuits blanches, ces signes de tension nerveuses, tous ces problèmes... "
Je m'arrêtai. J'avais négligé un détail qui pouvait se révéler très important.
" Qu'est-ce que ça veut dire, rêver ? "
Trélia tressaillit et guetta un instant les bruits qui venaient du dehors, comme aux aguets. Puis elle se détendit et eut un léger sourire. Encore une fois, je me rendis compte combien ses cernes étaient grands et combien elle paraissait fragile.
" Tu trouveras ce mot dans le dictionnaire. Mais je te conseille de le trouver " par hasard " et en coupant Internet... non attends, tu as un abonnement permanent, on trouverait ça bizarre. Insère ton logiciel de dico dans ton journal, ce sera plus simple. Tu n'as pas la version connectée, c'est bien ça ?
- Oui. Dis-moi, Trélia... je sais que je peux te faire confiance, mais je ne comprends pas pourquoi les gens se montrent si mystérieux avec moi. Ni comment Maryse a pu ignorer ce qui s'est passé ou Kal avoir laissé huit pages disparaître...
- Je ne dois pas te dire tout de suite ce que je sais ...
- Quoi ? ! Mais si tu sais quelque chose, il faut absolument que-
- Voici ce que tu dois retenir, Laënda : nous ne savons pas tout ce qui a été fait durant l'Histoire. Le chapitre sur la Grande Crise est plus court que les autres et il ne dit pas tout. Et on ne sait pas non plus comment tout ça fonctionne. Je connais des gens qui peuvent nous aider mais il faut... hé ! qu'est-ce que tu fais ?
- Ça me démange... "
J'avais un peu mal au cou. Quelque chose m'irritait depuis ce matin, sous la peau.
" Etrange... c'est à la base du cou, c'est ça, juste entre les os ? Vraiment bizarre... fais voir. "
À travers le tissu souple de la combinaison, juste au croisement de la ligne des épaules et de la trachée, elle tapota du bout du doigt. Elle réfléchit quelques instants et son air se fit sombre.
" Je ne vois pas ce que ça peut être...murmura t-elle pour elle-même.
- Pas de messe basse, Trélia. Si tu sais quoi que ce soit-
- Je ne sais rien ! coupa t-elle vivement. Et je pense que tu inventes des choses... viens maintenant. Puisque tu vas mieux, nous allons pouvoir retourner en cours. "
Elle me prit par le bras. Mais cette fois-ci, je ne me laissai pas entraîner.
" Trélia ! Dis-moi la vérité ! "
Je n'avais pas bougé. Sa main glissa comme sans force. Elle me jeta un coup d'œil rapide puis me tourna le dos et marcha vers la porte.
" Je t'attends dehors. "
Sa voix était faible. La porte coulissa et je ne la vis plus. Jusqu'à notre retour en cours, nous ne nous sommes plus adressé un mot. Ses yeux me fuyaient.
Par Lefélinbleu, Mercredi 8 Aout 2007 à 10:06 GMT+2 dans Nouvelle 4 - Mémoire interdite (article, RSS)






