Tu ne te souviens de rien ?...
De retour dans ma chambre, j'attrapai Val, mon ordinateur de poche [...]. Je l'allumai et il ronronna doucement. Sur mon bureau, je pris une simple paire d'oreillettes miniatures. Celle de droite était prolongée par un micro ultrasensible, positionné près de ma bouche. Je n'avais qu'à y ajouter la paire de lunettes. Elle était neuve et je l'adorais : couleur noir métallisée, au verre unique, on la sentait à peine. Quant aux graphismes, quelle différence par rapport aux premiers modèles ! Autre avantage : l'ensemble ne répondait qu'à moi (mon timbre de voix avait été entièrement mémorisé par la mémoire de Val).
Mon père m'avait raconté que la mise au point de ces micros avait été difficile : au début, les dix personnes qui faisaient le test, isolées dans une pièce, devaient hurler pour que leurs paroles soient reçues et qu'ils puissent eux-mêmes les entendre correctement. Mais cela n'avait pas duré... il me suffisait maintenant de chuchoter pour être entendue et cela ne gênait personne ! Je souris en pensant à cette histoire.
L'écran transparent s'alluma et une foule d'information multicolore me défila devant les yeux, superposée aux images réelles. Les lunettes marchaient parfaitement et l'effet 3D était saisissant. On aurait dit que je plongeai au cœur de la mémoire de la machine, où plutôt, qu'elle me l'envoyait littéralement dans les yeux. !
" Val : visiophone. "
La machine obéit et lança le programme.
" Val : je voudrais appeler Trélia Lorin. "
Celle-ci apparut bientôt sur mon écran, toujours aussi pâle, une lueur de méfiance dans les yeux.
" Oui ? Ah ! C'est toi... écoute, je ne peux pas-
- Trélia, ne coupe pas ! je t'en prie ! il y a quelque chose de bizarre : on a effacé huit pages de mon journal. Le dernier enregistrement remonte à deux semaines. Est-ce que tu sais quelque chose ?
- C'est bien ce que je craignais... Alors tu ne te souviens de rien ?
- Mais, me souvenir de quoi ? ...ça devient agaçant, ces questions ! "
Elle se mordit les lèvres, visiblement alarmée. Moi, je ne comprenais toujours pas : ses paroles étaient à l'opposé de son comportement. Trélia respira profondément et changea brusquement de ton.
" Laënda, écoute-moi ! Je ne vois pas du tout de quoi tu parles. Et puis, si ça se trouve, c'est toi qui as effacé ces pages. Laisse-moi un peu tranquille. On se verra tout à l'heure. "
Je tentai de répondre, mais elle avait déjà coupé.
Alors, tu ne te souviens de rien ?
Elle m'avait déjà reproché de ne rien me rappeler. Etrange : jusque là, j'avais toujours eu une bonne mémoire. Et voilà que je me mettais à la perdre. À mon âge ? je n'avais pourtant rien de ces dames vieillissantes et plus que centenaires qui faisaient surveiller leur évolution cérébrale !
Je ferais peut-être bien d'aller consulter mon méca-médecin... oh et puis non ! J'ai horreur de ces machines qui ressemblent à des araignées. Elles me font toujours froid dans le dos... et zut ! J'ai oublié de lui parler de l'attitude étrange de papa et de la maladie...
Mon ordinateur rangé dans un petit sac, ma combinaison de nuit changée pour une tenue de jour, je sortis de l'appartement. Je me trouvais dans une pièce rectangulaire aux coins arrondis, d'environ dix mètres carrés. Près du mur d'en face, se trouvait la zone de téléportation. Sur le sol, un carré irisé semblait parcouru d'un flux énergétique. Au-dessus, au plafond, le même. Je traversai la pièce et me plaçai sur le premier.
" Paris, école du 3ème quartier Est, zone des seize, dix-sept ans. "
Comme chaque fois, les énergies des deux carrés se rejoignirent à la hauteur de ma ceinture d'identité et tourbillonnèrent autour de moi en formant le halo de transfert. Puis elles fusionnèrent. En un instant, je fus désintégrée en plusieurs millions de particules (j'avais étudié le procédé en classe), transportée à des kilomètres de là, puis reconstituée dans la zone de téléportation de ma destination.
Ce procédé, loin de me fasciner, avait fini par m'ennuyer. Bien sûr, s'il n'existait pas, j'aurais dû parcourir des dizaines de kilomètres de couloirs et traverser la moitié de la France. Mais, il m'ennuyait tout de même, voilà tout ! Cependant, il était bien pratique de recourir à une identification vocale. Il existe quelque part dans Futura un centre de registre de toutes les voix existantes. J'allais bientôt découvrir l'autre face de la pièce.
Une seconde plus tôt dans mon immeuble, j'ouvris les yeux sur le décor de notre école. Je retrouvai bien vite Trélia, dans le faux atrium romain qui nous servait de toilettes. La lumière, artificielle, y était rassurante, de même que les plantes installées au centre de la pièce. C'était toujours là que nous nous rejoignions pour bavarder. Elle ne me laissa pas le temps de dire bonjour.
" Chuuut ! " souffla t-elle.
Je ne sais pourquoi, je ne dis mot. Elle entra dans chaque cabine en souriant et déclencha les chasses d'eau. Puis elle actionna également un robinet et m'invita à me laver les mains. Perplexe, j'obéis. À côté de moi, elle murmura :
" Voilà, nous pouvons parler en sécurité. Enfin, je l'espère. Laënda, lave-toi aussi le visage et dis-moi si tu te souviens de ce que tu as fait mercredi.
- Mercredi ? avant avant-hier ? euh ! je ne sais pas, rien de bien spécial... les cours, les devoirs...
- Faux ! mercredi midi, tu n'étais pas chez toi. Et tu n'as pas répondu quand je t'ai appelée sur ton portable. Alors, où étais-tu ? "
Son ton catégorique me surprit. Mais j'avais beau chercher, je ne me souvenais de rien, et le lui dis.
" Tu ne te rappelles pas non plus de quoi nous avons beaucoup discuté ces derniers temps ? avant mercredi, tu étais à peu près dans le même état que moi aujourd'hui, voire pire. Réfléchis, c'est très grave. "
Je retins mes cheveux d'une main pour ne pas les mouiller, puis me passai le visage sous l'eau. Celle-ci arrêta de couler et je pus répondre que non, j'étais désolée, je ne voyais pas. Le bruit des chasses d'eau se calma. Trélia actionna de nouveau le robinet pour masquer le bruit de ses paroles. En parlant, elle remuait les lèvres le moins possible.
" Laënda... j'ai bien peur que tu ne te souviennes de pas grand-chose à cause de moi. Je n'aurais pas dû te parler de ce que j'ai découvert.
- Quoi ? mais je-
- Je sais : tu ne vois pas de quoi je parle. Ecoute : il se pourrait que moi aussi je perde la mémoire. Ou que je disparaisse. Si cela se produit, il faudra que tu prennes ma montre, en souvenir... je veux que tu me la gardes. Je m'arrangerai pour ne pas la porter dès demain... Non, ne m'interromps pas ! Il faudra quelqu'un pour prendre le relais. Je le répète, si cela se produit, il faudra que tu sois très vigilante et que tu trouves des amis pour te cacher. Voyons, à qui peut-on faire confiance ? ... je sais ! Tu Lui demanderas.
- Lui ? tu veux dire...
- Pas de nom, surtout ! méfie-toi de tout et de tout le monde ! Laënda, souviens-t-en : je veux avoir le droit de rêver ! "
Par Lefélinbleu, Mardi 3 Juillet 2007 à 13:49 GMT+2 dans Nouvelle 4 - Mémoire interdite (article, RSS)






