Suis-je amnésique ??
Je pressai ma main sur le disque d'ouverture de la porte et celui-ci vira au vert. La porte d'entrée coulissa aussitôt et je pus rentrer dans mon appartement.
" Je suis rentrée ! " lançai-je gaiement.
À ma gauche, la baie vitrée -noire pour la nuit- reprit sa transparence et je dus protéger mes yeux de l'aveuglante lumière qui entrait par le salon. Les deux larges fenêtres donnaient vue sur le grand jardin intérieur de l'immeuble, étalé sur plusieurs niveaux, avec toute la végétation qu'il fallait pour créer une atmosphère sereine et détendue. Des fontaines et des bancs jalonnaient les chemins de promenade. J'aimais beaucoup cet endroit. L'école terminée, il faisait bon passer par ce coin de verdure. De temps en temps, j'y faisais même mes devoirs !
Les paupières encore lourdes de sommeil, je quittai l'entrée pour me rapprocher d'un canapé confortable et regarder ce panorama cent fois contemplé. [...] Comme tous les jours, confortablement installée, je regardai ce beau jardin aux fleurs multicolores. Le toit de verre avait été retiré et tous les oiseaux des environs se précipitaient pour aller chercher de la nourriture dans les mangeoires. On ne leur en donnait qu'ici, pour éviter d'abîmer les murs et les toits. En cas de problème, un sifflet spécial pouvait les repousser loin de la zone habitée, très loin, jusqu'à la campagne...
" Bonjour Laënda ! As-tu bien dormi ? "
Je tournai la tête et dévisageai Maryse, le robot domestique de la famille. Ses dimensions étaient celles d'une jeune adulte, environ 1,90 mètre. Elle avait un corps bleu nuit, effilé, entièrement métallique et une tête ovoïde sans cheveux. En fait, seule l'allure générale rappelait une femme car les proportions étaient loin d'être identiques. Elle ressemblait à une jeune fille trop grande pour son âge. Curieusement, ses yeux étaient chaleureux. L'iris gris foncé tranchait sur l'argenté aux reflets mauves. La pupille avait été faite noire. L'ensemble dégageait une étrange sensation de sensibilité et de compréhension. D'ailleurs, Maryse était ma confidente et mon amie. Peut-être n'était-elle qu'un robot, programmé selon les lois de la robotique, mais elle raisonnait et m'était sympathique. Je lui souris.
" Oui, Maryse, j'ai parfaitement bien dormi, merci. As-tu rechargé tes batteries ?
- Ne t'en fais pas pour cela : elles vont très bien. Souviens-toi, je les ai déjà chargées vendredi d'il y a deux semaines...
- Ah ? le... 7 ?
- Mais oui... Voyons, tu ne te souviens pas ? C'était le jour de ta visite médicale.
- Quoi ! ? Tu es sûre ?
- Absolument certaine ! Ils vous ont gardés longtemps, tu ne te souviens pas ? demanda t-elle de sa voix agréable.
- Non.... " bredouillai-je, hagarde.
Le sang me battait fort les tempes. La tête me tournait. Il y avait certainement un problème. Et ça ne venait pas de la mémoire de Maryse : elle était parfaite. Mais mes souvenirs de la visite médicale étaient beaucoup plus récents : j'avais l'impression qu'elle avait eu lieu l'avant-veille. J'eus beau me creuser la cervelle, il fallut me rendre à l'évidence. Il n'y avait pas trente-six solutions : j'avais tout oublié de ce qui s'était passé entre le vendredi 7 et le mercredi 19. Mais, pourquoi ?... et comment ? Un choc, peut-être ? Oui, certainement.
Pendant que je me calmais, Maryse s'était éclipsée dans la cuisine. Je l'y retrouvai occupée à préparer le petit déjeuner. Elle faisait tout avec une rapidité surprenante ! J'avais à peine de temps de voir les instruments. Tartines, couteaux, beurre, confiture, miel, muesli, pack de lait, tout passait entre ses agiles mains métalliques pour donner un superbe plateau repas qu'elle posa sur la table pliante. L'odeur de pain grillé chassa temporairement mes soucis en me redonnant confiance.
" Et voilà ! Bon appétit Laënda !
- Dis-moi, Maryse, commençai-je en m'asseyant, je ne me souviens plus trop de ce qui s'est passé entre le vendredi 7 et le 19. Est-ce que tu pourrais me rafraîchir la mémoire ?
- Hé ! bien...
- Prends une chaise, tu ne vas pas rester de... humf ! ...debout, lui dis-je en mordant dans une tartine.
- Alors, vendredi, la classe a eu cette visite médicale de 18 à 19 heures. Ensuite, tu es rentrée juste à temps pour le dîner.
- Oui... ça je m'en souviens. Normalement, j'arrive ici vers 6 heures et ils nous ont fait attendre plus longtemps que prévu.
- Jeudi, jusqu'au mercredi suivant, rien de... (elle hésita une fraction de seconde). Tu as suivi tes cours comme d'habitude. J'ai toutefois remarqué que tu étais très fatiguée ces derniers temps, surtout mardi. Tu avais des cernes qui noircissaient régulièrement depuis une dizaine de jours.
- Hein ! Dix jours !
- Je crois que quelque chose te tracassait mais tu n'as jamais voulu en parler. Lundi matin, après le petit-déj', je t'ai même trouvée endormie dans le canapé du salon.
- Quoi ! en train de dormir ! ce n'est pas possible, j'ai toujours dormi sans problèmes dans le cocon. Ce sont les névropathes qui ont des problèmes de sommeil et je n'ai jamais été névropathe... Pourquoi en aurais-je eu besoin ? "
Maryse écarta les bras en signe d'impuissance.
" J'ai peut-être fait semblant, pour te faire peur...
- Je ne crois pas. Tes cernes étaient vraiment grands. On aurait dit que tu ne dormais plus dans le réceptacle.
- Merci, Maryse... " dis-je d'une voix blanche.
Plus je me posai des questions et moins je comprenais. D'où me venaient ces cernes ? Que m'était-il arrivé ? Et pourquoi ?.... soudain, l'image de la frêle Trélia me revint en mémoire. Trélia qui avait des cernes, elle aussi ; qui mangeait mal, elle aussi ; qui me reprochait d'avoir oublié beaucoup de choses...
Je n'avais plus aucun doute : Trélia était liée à toute cette histoire.
Par Lefélinbleu, Mardi 12 Juin 2007 à 20:46 GMT+2 dans Nouvelle 4 - Mémoire interdite (article, RSS)






