Des cernes et une case en moins
Que se passe t-il ? Laënda semble décalée par rapport à son amie Trélia. Il y a quelque chose qui cloche, comme si elle avait oublié les derniers évènements de sa vie... Mais comment et pourquoi ? Et quel enjeu se cache derrière cela ?...
Suite de la nouvelle 4, "mémoire interdite". Bienvenue dans un futur aux apparences idylliques mais dont le calme masque bien des choses...
Son expression me frappa soudain : ce n'était pas la première fois que je l'avais vue ainsi... pâle et frêle, le teint blafard, les yeux cernés...
Trélia était certainement la personne la plus étrange que je connaisse : toujours assoiffée de savoir, elle restait à chaque fin de cours pour poser des questions. Mais si elle était parfois taciturne, cela ne durait pas souvent. Sauf cette fois. En regardant le ciel, ce matin même, elle avait soupiré :
" Quel dommage qu'il ne pleuve pas ! "
À mon sens, c'était une absurdité. J'avais immédiatement rétorqué :
" Quelle drôle d'idée ! Grâce au contrôle climatique, on n'a plus besoin de pluie que pour les cultures... "
La réponse qu'elle me fit me laissa sans voix et ce n'est que bien plus tard que je la compris :
" Cela aurait mis un peu d'imprévu : il ne se passe jamais rien... "
Il ne se passe jamais rien ? Et cette saleté de visite médicale de vendredi dernier ? Et le début d'incendie d'il y a trois jours ? Et l'examen que l'on nous a rendu avant-hier ?
Elle avait obtenu une bonne note, quoique moins bonne qu'auparavant. Ces derniers temps, son niveau avait baissé mais je n'avais pas encore compris pourquoi... Maintenant je m'en rendais compte : elle ne dormait pas assez. Et dans notre monde, c'est très grave. Si l'on ne dort pas assez, on ne travaille pas bien. Et s'il ne travaille pas bien, un adulte peut perdre ses capacités et son emploi... Ne pas dormir, c'est une spirale infernale, qui commence par des cernes et finit par la dépression nerveuse, voire la mise au ban de la société. Comme tout le monde, je n'arrivais pas à comprendre -pas encore... Dormir était l'activité qui me paraissait la plus évidente et la plus simple du monde. Mais j'anticipe : ce récit doit relater le plus fidèlement possible mes impressions et mes sentiments au fur et à mesure que je les ai vécues.
Trélia Lorin ne dormait pas assez. Mon amie Trélia ne dormait plus assez. Il n'en avait pourtant pas toujours été ainsi : un mois plus tôt, elle prenait du repos tout à fait normalement. Mais voilà qu'elle sortait de la réconfortante normalité !... Et qu'elle se mettait en danger ! Je ne pouvais pas l'accepter. Je la pris par le bras et l'entraînai à l'extrémité de la passerelle, près du dernier cocon. Elle n'opposa aucune résistance. Je rivai mon regard au sien, sévère pour cacher mon inquiétude :
" Trélia, qu'est-ce qu'il t'arrive ? Tu ne dors pas assez, ça crève les yeux ! Est-ce que tu es malade ?
- Non, fatiguée. "
Je la dévisageai avec surprise : sa voix était ferme, dure, presque violente, à l'opposé de son attitude calme et... oui : amorphe.
" Fatiguée ?... mais, tu te fous de moi ? De quoi ? "
Elle n'éleva pas la voix mais, très vite, ses yeux s'enflammèrent.
" Mais... ne me dit pas que tu ne sais pas ! On en a déjà parlé, parlé et reparlé ! Tu deviens folle ! Tu oublies tout ! (comme je restai interdite, elle repris
De ça ! De tout ça ! "
Sa voix prenait un ton dur, cassant, voire effrayant. Malgré sa fatigue, elle se mit à marcher de long en large sur la passerelle. Sans s'arrêter de parler, maudissant tour à tour les réceptacles et les machines, levant les mains vers les diffuseurs au-dessus de nos têtes, elle semblait bouillonner d'une rage intérieure.
" ...assez de ce monde neutre, sans cœur, sans changement, sans progrès, sans rêve, sans espoir, sans... sans rien ! J'en ai assez ! Je veux voir autre chose ! Je veux avoir le droit de rêver ! "
J'étais stupéfaite, abasourdie ! Complètement déconcertée ! Où était la gentille, la tranquille Trélia que j'avais toujours connue ?... Et dans ce qu'elle avait dit, une chose m'intriguait : un mot que jamais je n'avais entendu.
" De ...rêver ? Mais, de quoi tu parles ? Tu confonds avec rêverie ! "
Elle se rapprocha de moi et me regarda fixement, les yeux agrandis par une frayeur intense. Pétrifiée, je mis du temps à remarquer ses ongles plantés dans mon avant-bras. Je me dégageai avec peine, décontenancée par la force dont elle faisait preuve.
" Aïe, mais ça va pas ! Tu m'as fais mal !... Trélia ! Trélia, qu'est-ce qui t'arrive ? "
Mais elle avait déjà gagné l'autre extrémité de la salle, courant pour se mêler à la masse des autres élèves...
Par Lefélinbleu, Mercredi 6 Juin 2007 à 22:12 GMT+2 dans Nouvelle 4 - Mémoire interdite (article, RSS)






