La cité des dauphins, histoires policières de science-fiction et chroniques légères

Les Bas-fonds d'Européa

Oui, le trio a démasqué Alexor et détruit Aranéa, mais... Médraline se demande si elle ne va pas faire comme Nelloré, se rendre là-bas pour sauver ce qui peut l'être... quitte à mettre sa vie en danger.

Médraline releva lentement la tête et rangea son pistolet. Alexor était mort, les autres arrêtés. L’affaire serait bientôt bouclée. Soudain, son regard se posa sur des immeubles au loin, sombres, délabrés, sinistres… L’Enquêtrice comprit alors qu’elle contemplait les bas-fonds, là où Aranéa avait répandu un virus mortel.

…au fond, je ne sais même pas à quoi ressemblent les bas-fonds. On les imagine, mais il faut savoir la vérité.

 

Médraline frappa à la porte de Tradën.

" Entrez ! bougonna une voix. Ah ! c’est vous !

- Monsieur, j’aimerais utiliser le visio-tube.

- Aaah oui ? Vous tombez très mal, je suis de très mauvaise humeur. Hors de question ! ouste ! "

Mais l’Enquêtrice resta sur place.

" Vous êtes encore là ?

- J’aimerais avoir un aperçu des bas-fonds. Je ne crois pas que je pourrais être satisfaite sans le tube. "

Tradën la regarda, surpris. Un éclair passa dans ses yeux et il se fit conciliant :

" …mais, je vous en prie ! il existe même un programme relié à un satellite qui vous permet de parcourir quelques-unes de ses rues, telles quelles se trouvent actuellement. Ce n’est pas réjouissant, vous verrez… Enfin ! je suppose que vous êtes maintenant prête à le voir et à le juger par vous-même… "

 

Médraline avait le sésame. Elle se rendit immédiatement dans la salle du visio-monde et se connecta à l’ordinateur, le diffuseur éteint. Elle rechercha dans les programmes affichés sur le tube, celui qui l’intéressait, le trouva puis l’enclencha. Le tube s’élargit sensiblement puis les images apparurent.

Européa, vue de haut, à la nuit tombante. Puis le sol se rapprocha à toute vitesse et Médraline se retrouva au cœur des bas-fonds. De rouge, orangé, or, le monde était devenu gris, noir, opaque. Les diffuseurs de la rue s’allumèrent, faiblards. La route était lézardée, crevassée, le trottoir recouvert d’une épaisse couche d’immondices et de détritus mélangés à des carcasses de machines, d’aéros et de métaux rouillés.

Autour de la jeune femme, des immeubles. Noirs, sales, encrassés par l’air vicié, les immondices et le temps. Toutes les vitres étaient brisées et noircies. Des vêtements informes suspendus aux poignées des fenêtres. Des portes arrachées, des ouvertures béantes sur un monde sombre et nauséabond dans lequel vivre signifiait souffrir. Sur un mur, parmi les innombrables inscriptions, une éclaboussure rougeâtre en forme d’étoile témoignait d’un drame sanglant. Çà et là, des flaques visqueuses jaunâtres ou noirâtres stagnaient. Aucun arbre, aucune vie. Tout était mort et sinistre.

C’est alors que les habitants sortirent de ce cimetière d’immeubles. Blêmes, émaciés, les joues creusées par la faim, les vêtements à moitié déchirés. Hommes, femmes, adolescents, tous le regard morne et terne. Ils marchaient lentement vers un but inconnu. C’était l’envers du décor. Européa, la " cité magnifique " était une ville riche, prospère, agréable. Mais les derniers bas-fonds semblaient un monde de cauchemar, désespéré, froid, noir, mort.

Je n’arrive pas à le croire ! Une telle différence. Ce monde… Tout y est sombre, triste, pas d’espoir, pas d’avenir. Une ville qui agonise.

Médraline leva la main vers le bouton virtuel de fermeture. Son regard glissa vers la rue devant elle et l’Enquêtrice suspendit son geste. La foule des habitants affamés s’écarta pour laisser le passage à deux hommes. Complet noir, cravate, lunettes et mallettes noires. On devinait la présence d’un gros pistolet près de leur bras gauche, dans un étui rigide. Ils s’approchèrent d’un pas rapide sans regarder autour d’eux et la dépassèrent. Elle se retourna pour les observer et comprit. Ceux-là étaient les véritables maîtres des bas-fonds désolés, membres de gangs et d’organisations secrètes qui s’enrichissaient aux dépens des habitants. Une colère froide l’envahit, une rage violente mais invisible contre ces hommes en noirs. Elle tendit le bras vers eux mais s’arrêta : ce n’était qu’une projection holographique de la réalité, elle ne pouvait pas intervenir. Pas encore.

En observant davantage les alentours, Médraline distingua, dans l’ombre des diffuseurs, d’autres " meneurs ", des chiens de garde, ceux-là. Blousons noirs, couteaux lasers et pistolets, voire mitraillettes, ils surveillaient leur marchandise humaine.

Je voulais savoir ce que sont les bas-fonds… je le sais maintenant. C’est un enfer pour ceux qui y vivent et tous les gens malhonnêtes et crapuleux y trouvent leur compte. Corruption, esclavage, marché noir, tueurs à gages, crimes… la face cachée d’Européa. Tout ça me donne froid dans le dos. Et dire que cela se passe en ce moment même, que je ne peux rien faire…

Ce qu’elle avait vu était bien réel : l’aperçu d’une petite zone, en bordure d’Européa. Mille fois pire que ce qu’elle avait pu imaginer, même dans ses pires cauchemars. Médraline coupa et éteignit l’ordinateur. L’absence de lumière l’étouffa et elle se précipita vers l’interrupteur.

Elle serra les poings, la tête pleine des visions qu’elle avait eues. Elle ne les oublierait pas. Jamais.

 

L'épilogue de cette nouvelle 3 "Un mort se venge" est proche maintenant.

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