Les soeurs numérotées (fin)
Terça souleva son stylo et se mit à le mordiller. Sa molaire du fond, la dernière capricieuse, finissait de pousser. Comme ses sœurs, elle se confiait à un carnet dès qu’elle était triste ou en colère. Ses parents l’avaient bercée depuis toute petite, comme ses sœurs, de cette histoire de numéro, très importante, qu’il ne faudrait pas oublier et qu’il ne fallait pas dire à n’importe qui non plus.
Comme si elle allait raconter ce genre de trucs à ses amies !… déjà qu’on lui reproche d’avoir trop d’histoires à inventer, alors un truc aussi idiot… elle voyait ça d’ici, Terça. Vos parents vous ont numérotées ? Et alors ? ça vous donne une importance ? La numéro un peut jouer la duchesse parcequ’elle a toujours de bonnes notes ! la deux doit même pas comprendre ce que ça veut dire. Et toi, toi t’es la pire des trois. C’est pas pour rien que t’es aussi bizarre ! Et des cheveux de grand-père ! ça oui ils ont de la chance les pa-mater !…
On dit parents ! diraient les parents des autres. Elles ont mauvaise influence sur nos petits, c’est sûr ! Leur père est bizarre aussi, on sait pas ce qu’il fait… leur mère est toujours levée à des heures pas possibles, quelle vie ! quelle vie !
Terça soupira profondément, avec le maximum de théâtre. Pourtant elle aimerait bien, elle, que leurs noms aient un sens caché. Du mystère !Voilà qui clouerait le bec à tous ces imbéciles !… Mais elle seule pensait comme ça, c’était sûr ! Douna aurait un joli rire et la calmerait, comme d’habitude… Pruna lui dirait que la jalousie ne gagne jamais et que ses cheveux blancs lui allaient très bien, qu’au moins elle, elle était originale ! mais ça elle le savait ! elle aimait bien ses cheveux. Ce qu’elle n’aimait pas, c’étaient les critiques perpétuelles qu’elles entendait fuser dans son dos, après son passage… toujours ces éternelles messes basses et ces regards aigus.
Ankylosée, elle décroisa ses jambes et s’allongea sur le gazon. Le soleil bien chaud lui faisait du bien. Il fallait toujours profiter des premiers jours de vacances pour ne rien faire. Après on s’organise. Pruna avait sans doute terminé son planning. On entendait la jolie voix de Douna s’élever au premier étage de la maison de lierre.
Par Lefélinbleu, Dimanche 1 Avril 2007 à 20:35 GMT+2 dans Essais (article, RSS)






