Le secret du tueur (histoire d'Aranéa)
" Il est sur le toit.
- Confirmation, dit Médraline, je le vois juste au-dessus de toi. On appelle des renforts ?
- Non, il ne faut pas mêler les autres enquêteurs à cette enquête. Je vais faire de mon mieux.
- Fais attention " lui dit Ralian.
00h00, le 26 janvier commençait. Médraline était aux premières loges pour voir la scène par infrarouge, mais elle n’eut pas le temps d’intervenir. Fïndril ouvrit précautionneusement la porte, le pistolet au poing, guettant son adversaire. Mais ils étaient à armes égales, le tueur ayant également une vision infrarouge. Utilisant le rebord au-dessus de la porte, il se projeta les jambes en avant dans l’escalier, culbutant Fïndril qui lâcha son arme. L’Enquêteur chercha à se rattraper et agrippa l’autre par le bras. Accrochés l’un à l’autre, ils dévalèrent les marches et se retrouvèrent sur le palier du 99ème étage. Une lutte acharnée s’engagea, dans laquelle aucun n’arrivait à maîtriser l’autre.
Soudain, à l’étonnement du tueur, Fïndril dégagea une main. Prenant ainsi le risque d’être vulnérable, il saisit un mini-pistolet à sa ceinture. Se précipitant sur le jeune Enquêteur, l’homme ressentit alors une vive piqûre au bras, mais réussit à l’assommer d’un coup de poing. Il se releva en titubant.
Désolé, mais je n’ai pas le choix. Ah ! il était coriace. Un peu plus et… C’était facile d’entrer. Beaucoup trop facile. Que ma venue soit prévue ou non, ils vont placer une souricière : quoi qu’il arrive, je suis bouclé ici. Mais (il haussa les épaules), après tout peu importe. Je l’avais prévu. Par moi ou par eux, ma vengeance sera complète… Mais pourquoi a t-il volontairement baissé sa garde ?
Son regard tomba sur le pistolet que Fïndril avait lâché, puis sur du sang qui perlait sur sa combinaison.
" Le type a eu Fïndril ! cria Médraline.
-C’est pas possible ! ! (avec un gros effort, Ralian reprit son calme) Il reste rouge sur ton écran ? "
A bout de nerfs, il attendit que sa collègue cesse de pleurer.
" …oui ! il est vivant ! Je m’en doutais, mais j’ai eu peur…
- Tu t’en doutais ?
- La dernière fois, hum ! …ce type ne m’a pas tuée. Il ne cherche pas à nous abattre : Fïndril l’aurait immédiatement paralysé si l’autre avait une arme. Il ne se serait pas laissé avoir comme cela : il lui a implanté l’émetteur.
- Ouf ! on a eu chaud ! … C’est parfait ! Surveille-le, je te rejoins ! "
Un implant ! J’aurais dû m’en douter ! Je suis fichu ! Mais cet Enquêteur… (l’homme lut sur le col de la combinaison) numéro 216 ! Je comprends : l’un du " trio infernal " ! Cela va être beaucoup plus difficile que je ne le pensais ! Ils méritent leur réputation : celui-là savait qu’il pourrait servir de " bouclier " quelques minutes, pour m’implanter un émetteur à longue portée, au cas où. Et ils ont des lunettes infrarouges. Ça va être corsé !
Ne perdant pas de temps, il s’élança dans l’escalier. Chaque seconde comptait désormais. [...]
L’homme s’arrêta un instant de voler de palier en palier. La douleur venait de ressurgir, dans son genou droit. Il s’assit, le visage tordu de douleur sous son masque, et se massa : pas d’autre solution pour se soulager plus vite. Il leva la tête vers l’inscription murale, plus bas. 58ème étage. Et l’intra-monde qui se trouvait au 35ème.
Allons… plus que 23. Et là, ce sera délicat.
Il tentait de se relever lorsqu’une vague de douleur le submergea de nouveau, le forçant à s’asseoir. Cela lui rappelait… la nuit ou il avait pris contact avec le groupe. Cela semblait si lointain, et pourtant ne datait que d’un mois et demi…
Cela remonte à ce qui me paraît maintenant une " précédente vie ", à une époque où mourir ne signifiait rien, sauf sur " le terrain ". Evidemment, comment aurai-je pu prévoir qu’Aranéa causerait ma perte ? J’avais trouvé sa trace grâce à de multiples indices qui coïncidaient : comment les vendeurs du marché noir des bas-fonds auraient-ils deviné qu’une opération secrète était prévue ? Une opération visant à leur arrestation et connue de seuls quelques grands de la police… Il y avait bien une réponse, mais personne n’osait seulement la penser : trahison. Hélas pour moi, je faisais partie de cette opération, en tant que dirigeant d’un des " groupes d’assauts ". Car c’était bien d’un assaut dont il s’agissait.
Je suis allé plusieurs fois aux bas-fonds. La dernière remonte justement à cette opération. Pas étonnant, d’après ce que j’y ai vu, que l’on nous ai ordonné de porter nos boucliers personnels à pleine puissance… Les bas-fonds, comme ils sont couramment appelés désormais, ne représentent qu’une infime partie dans la bordure d’Européa, la ville magnifique, et ils diminuent chaque année… Mais la pègre y règne en maître. Seuls y sont admis leurs esclaves, et les clients aux poches remplies. Ainsi que ceux dont la voix et le pistolet impressionnent assez pour y avoir un certain respect. Etrangement, la séparation entre ce quartier et les autres est déserte le jour. Comme si les gens de " là-bas " voulaient garder leurs distances. De fait, les habitants des bas-fonds ne vivent presque que la nuit.
Oh, cette nuit terrible ! " Ils " savaient, bien sûr. Et Aranéa qui attendait un " bon client ". Il avait trop attendu : mon groupe et moi leur sommes tombés dessus. Le dernier se sauvait, in extremis. Pure coïncidence, il s’agissait du numéro 1, qui travaillait dans un laboratoire et utilisait ses connaissances à d’autres fins : l’argent et le silence. Mais en fuyant, il n’a pas pu empêcher que je voie son visage. Un scientifique dont le prestige montait, pensez donc ! je savais qui il était.
Il tenta d’abord, l’imbécile, de m’acheter. Mais, après que j’aie deviné ce qu’il faisait avec ses amis d’Aranéa et qu’il aie compris que je faisais partie des gens honnêtes, il a –ordre du chef suprême– du me tuer. Et il l’a fait deux jours plus tard, le plus simplement du monde : je sortais de mon aéro, il s’est approché de moi comme d’un vieux copain. Et il m’a serré la main gauche… alors qu’il était droitier. Et dans sa main droite, il tenait un pistolet de sa fabrication… (il frissonna). Un seul projectile, en forme d’aiguille. Et il m’a tué !
Il se prit la tête dans ses mains. De la suite, il ne s’en rappelait que vaguement, comme d’un mauvais rêve : son assassin avait enlevé le dard et pris un taxi, le laissant prostré dans son aéro. Et les passants, autour, peu à peu alertés. L’ambulance. L’hôpital. Les examens qui ne donnaient rien de concluant. Le retour au travail. Et la " visite fortement conseillée " chez un psy. La mention "atteint de paranoïa aiguë " dans son dossier. Son supérieur qui le mit en congé maladie pour une semaine. Et qui le regardait différemment. Et qui lui ferma la bouche avant qu’il ne l’aie ouverte. Et toujours cette sensation de mourir lentement, à petit feu, très doucement.
Du verdict du médecin, l’homme n’avait retenu que deux phrases : " je suis navré, nous ne pouvons rien, personne n’a jamais vu une telle maladie. Il vous reste deux mois moins cinq jours : votre décès est prévu pour le 5 février ". Ce médecin qui, deux minutes après, échangeait les potins du jour près de la machine à café avec ses collègues.
Un qui ne mentait pas, celui-là : sa réputation était faite, alors un client de plus ou de moins… Bien sûr, il se moquait complètement de moi. Mais ce qui m’a horrifié, c’est la manière froide avec laquelle il m’a annoncé la nouvelle : d’une espérance de vie de plus de 90 ans, j’étais passé –et ce en une seconde– à celle de 35. " Cas incurable " point final, indiquerait mon dossier. Je n’existais déjà plus… j’étais un mort qui refusait de mourir (il soupira). Mais 52 jours, puisque j’étais déjà mort, je pouvais les utiliser pour faire n’importe quoi… Retrouver mon tueur, par exemple. Mais lui, je lui ai collé un pistolet sur le front et sa mort a été douce comparée à la mienne…
Ainsi, une idée avait germée dans l’esprit de l’homme, pour devenir un projet puis une résolution : quoi qu’il lui en coûterait, il retrouverait les hommes de ce groupe et les empêcherait de nuire à jamais. Un par un. Chacun sentant son tour arriver. Mais l’homme respectait la loi, et il n’aurait pas accepté qu’un criminel tel qu’il l’était devenu soit laissé en liberté, et que les dossiers des meurtres soient classés. C’était cela qui l’avait poussé à lancer un défi aux Enquêteurs. De toute manière, sauf s’il était assassiné, il gagnerait à chaque fois : soit il tuait tous les membres du groupe et justice était faite, soit les Enquêteurs réussissaient à mettre la main sur lui. Auquel cas il leur fournirait toutes le informations qu’il avait volé chez ses victimes.
N’ayant plus rien à perdre, il s’était résolu à détruire tout ce que l’organisation de l’ombre avait bâti.
Par Lefélinbleu, Dimanche 21 Janvier 2007 à 17:15 GMT+2 dans Nouvelle 3 - Un mort se venge (article, RSS)






