La cité des dauphins, histoires policières de science-fiction et chroniques légères

De presque connaître le jour et l?heure...

"il se sentait envahi d'amertume et de colère." Il ne fait pas bon être un tueur, parfois. Suite de la nouvelle 3 "Un mort se venge". Ce soir, il doit tuer sa neuvième victime. Mais lequel du tueur ou de sa proie est une victime ?...

Le tueur sortit de chez lui à 21h00 précises, heure de la fermeture de l’AEP. Il portait un costume quelconque bleu foncé, semblable à des milliers de passants, et tenait une mallette de la main droite. Parfois, il devait s’appuyer contre un mur, le visage crispé, une main sur son épaule ou son genou. Aux personnes qui passaient et s’arrêtaient pour lui demander s’il allait bien, il répondait que ce n’était rien et reprenait son chemin. Effectivement, cela ne durait pas longtemps, mais il savait que chaque jour il aurait davantage mal. Jusqu’au moment ou il déciderait de ne pas aller à l’hôpital tenter de prolonger une lente agonie.

Mais il était décidé à vivre autant que possible, et à profiter maintenant de ce qu’il avait. Il ne lui arrivait plus de faire de cauchemar dans lequel il se voyait mourir, car il s’y était préparé. Sentant sa vie toucher à sa fin, il la regardait d’un œil neuf depuis ces dernières semaines : il comprenait à quel point, sans s’en douter, il s’était attaché à son métier et à ce qui composait son existence.

De presque connaître le jour et l’heure, il était envahi d’amertume et de colère. C’était sa haine qui l’avait fait entreprendre son projet de vengeance : les 15 ne seraient plus ! Et s’il était capturé par l’AEP, il aurait au moins eu la satisfaction de voir ses ennemis anéantis. Ses preuves étaient là, dans une poche secrète, une simple puce mémoire.

D’un pas rapide, il s’engouffra dans la bouche du métro, qui le conduirait près de l’AEP. Quel risque à prendre ! Et par la faute de sa victime ! Mais pas question d’y entrer par la grande porte… Son plan était bien établi, il devrait fonctionner.

 

Virian bâillonné, attaché et dissimulé, les trois Enquêteurs ne craignaient plus rien. Ils s’étaient laissés enfermés dans l’imposant édifice du QG de l’AEP. Ils avaient du se séparer, mais une oreillette et un minuscule micro les reliaient entre eux. Par sécurité, ils ne se parlaient que rarement.

" 513 : R.A.S !

- 714 : R.A.S !

- 216 : R.A.S ! encore trois heures pour se planquer, et on peut même dormir en attendant ! "

Spécialiste des armes, Médraline s’était équipée de son habituel pistolet bleu et de ses deux autres fixés à la hanche. Elle y avait joint des armes paralysantes : pistolet à fléchettes de taille supérieure à la normale, grenades légères à gaz… ainsi qu’un petit fusil à lunettes aux projectiles paralysants. Elle se trouvait dans l’un des longs couloirs typiques de l’AEP, étage 35. Ils avaient tiré au sort trois points stratégiques : l’étage 10, non loin de l’infirmerie pour Ralian, le 35ème pour elle, près des salles informatiques et de l’intra-monde (visio-monde interne de l’AEP), le 93ème pour Fïndril, étage connu pour ses grandes baies vitrées : là se trouvait la bibliothèque et le salon de lecture ; il était surtout peu éloigné du sommet.

Médraline réajusta ses lunettes à infrarouge. Sa vision de nuit lui faisait voir le monde en vert taché de rouge. Elle s’avança silencieusement dans le couloir vide, entourée de portes verrouillées, l’arme à la main. Pour ce soir, elle avait passé sa combinaison de combat : entièrement noire, exceptée au col, et aux poignets, où l’on distinguait une mince bande bleue. Mais cette couleur ne serait visible qu’à la lumière. Même dans la semi-pénombre, Médraline était invisible.

[...] Presque au sommet de l’immeuble, Fïndril s’était assis en tailleur près de la baie vitrée nord, afin de bien voir ce qui pourrait arriver d’en bas. Il se sentait fatigué, rien qu’à l’idée de devoir attendre trois heures, mais…
Pas le choix ! S’il vient dans mon secteur, je dois être là. Et il ne faut pas qu’il repère Virian : nous obtiendrons de lui de précieux renseignements…

 

Ralian ôta un instant ses lunettes et réfléchit rapidement sur sa situation.

Je suis près de l’étage de l’infirmerie, là où il devrait venir, vraisemblablement… Enfin, où il pourrait venir. Si cet homme est un policier, il s’est sûrement renseigné sur le bâtiment. Il ne devrait pas avoir de crédits illimités, donc il a acheté du matériel d’un seul type pour venir. Si j’étais lui, par où entrerai-je ?… La porte d’entrée ? Suicidaire. Une escalade ? Peut-être bien, mais passer inaperçu est délicat… sans parler du problème de grimper : l’immeuble est très haut. Le ciel ? Un quelconque moyen de transport serait trop bruyant. Mais c’est possible. À vrai dire, le dôme est l’endroit le moins surveillé : il n’est pas totalement opérationnel.

Il passa la main dans ses cheveux bruns et soupira de lassitude. Un piège était toujours une stratégie difficile. Mais celui-ci battait tous les records : ils ne connaissaient pas leur adversaire et ne savaient pas quand il viendrait. Ni l’endroit par où il arriverait. 

Ralian remit ses lunettes, alluma ses oreillettes micro émettrices, et murmura :

" 216, l’objectif devrait arriver par chez toi.

- Bien reçu. Terminé. " lui répondit une voix ensommeillée.

 

23h49 et cinquante secondes, cinquante-cinq, soix-

" Debout ! fainéant ! c’est l’heure d’aller travailler !

- Mmmoui… du calme ! " maugréa Fïndril.

D’un geste très fatigué qui traduisait une longue habitude, il appuya sur le réveil.

" C’était quoi, cette sonnerie ? demanda Ralian par l’oreillette.

- J’ai fait enregistrer la voix de Florion par ce réveil, avant qu’il ne devienne Infinie.

- Ah ! ah ! pas mal… Encore dix minutes ?

- Plus ou moins. " dit l’Enquêteur en essayant d’arranger ses cheveux ébouriffés.

A sa bonne humeur habituelle avait succédé un sérieux inébranlable. En fait, Fïndril était inquiet. Le dôme n’était pas encore impénétrable, loin de là. Il retiendrait n’importe quel véhicule ou arme, mais pas un homme. Sa mise en place était récente et il faudrait encore un certain temps avant d’être opérationnel. Il couvrait l’immeuble entier et le petit parc qui l’entourait. Une fois l’installation terminée, l’AEP n’aurait à redouter ni intrus ni attentat. Mais en attendant… il serait difficile de passer par le mur d’enceinte, éclairé et exposé à la surveillance des Enquêteurs qui veillaient. De plus, on avait posé un capteur de vibrations sur ce mur.

Pourvu que Médraline puisse activer le dôme à temps !… pensa Fïndril. Il viendra sûrement par le haut, non loin de moi. Mais comment ? le tout est d’arriver dans le jardin sans se faire repérer, puis d’escalader. Impossible de venir en aéro, cela ferait trop de bruit… A moins qu’il n’y ait autre chose… par les airs ? (il regarda sa montre) 23h56 ? Déjà ? Je ferais peut-être bien d’aller voir là-haut, histoire de vérifier quelque chose…

" Ici 216, je vais voir sur le toit, j’ai un pressentiment.

- Reçu, dit Médraline.

- Idem pour moi, fit Ralian. Terminé. "

 

[...] Fïndril est monté au sommet de l'immeuble par les escaliers (les ascenseurs ne fonctionnant pas la nuit). Mais le tueur n'est pas inactif. Chapitre X - Traque dans l'obscurité

 

Au moment où Fïndril se réveillait, l’homme était parvenu dans un coin d’ombre au sommet de l’immeuble le plus proche de l’AEP, après en avoir verrouillé la porte d’accès avec un passe-partout. Il y avait néanmoins une distance de 150 mètres à vol d’oiseau, sans compter que l’AEP était un gratte-ciel qui comportait bien plus d’étages. En tout, d’après ses calculs, cela ferait 165 mètres à franchir. Mais, malgré la précipitation, tout avait été préparé avec soin. Il ne craignait pas ce qu’il allait faire, ni ce qui arriverait dans l’AEP, car de toute manière, il était condamné.

Il posa tranquillement sa mallette sur le sol dur et l’ouvrit. Elle contenait des lunettes à infrarouge, deux grenades fumigènes et une sorte de fusil : plus court qu’un modèle normal et possédant une lunette, il tirait à très grande distance en projetant un filin terminé par un grappin. Le tout d’une extrême solidité. L’ayant monté, il le tint avec un certain respect dans ses mains : il lui avait coûté très cher sur le marché noir, mais son efficacité était garantie. Il reposa le fusil sur la valise puis, se relevant, il enleva son manteau, sa veste, sa chemise et son pantalon. Sous ses vêtements, il dissimulait une combinaison noire et des chaussures solides à toute épreuve. Il en aurait besoin… et peut-être aussi de la puce mémoire qu’il ne le quittait pas. Grâce à sa fonction de policier, il avait mis la main sur des plans assez précis de l’AEP et savait donc où aller.

L’homme mit ses lunettes et vérifia qu’aucune tache rouge n’était visible…

Si. 97ème étage. Un seul garde, derrière une vitre. Il faudra faire attention : ils sont entraînés et dangereux. Bon. Mon fusil.

Il l’empoigna, ajusta le grappin, visa soigneusement et tira. Le projectile passa sans problème à travers le dôme : le grappin était fait de titane, pourtant le champ magnétique ne le repoussa pas. Il s’accrocha à la barrière de sûreté, comme prévu. L’homme poussa un soupir de soulagement : l’installation du dôme n’était pas assez avancée, exactement comme il l’avait entendu dire. Ce métal n’entraînait pas encore de répulsion… sinon, il aurait fallu passer par-dessus le mur d’enceinte et escalader, mais le matériel adéquat n’était pas dans cette mallette-là. Laissant le filin se dérouler, l’homme s’y relia grâce à un solide mousqueton, accroché à une corde autour de sa taille. Puis il se tourna vers la barrière de sécurité, à deux mètres de lui, et y fixa solidement l’extrémité du filin. Une dernière précaution : il vérifia que son pistolet (dix balles) était à sa place et enfila des gants pour protéger ses mains. Maintenant, il était prêt. Il consulta sa montre.

23h 56 ? Parfait. Je suis dans les temps. Allons-y.

Il enjamba la barrière, se retourna, dos à l’AEP, et saisit le filin. Un instant plus tard, les jambes accrochées au câble, il se hissait dans le vide à la seule force de ses bras.

 

La suite bientôt.

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