La cité des dauphins, histoires policières de science-fiction et chroniques légères

Ce que disent les vents

Pendant que Médraline et Ambre préparent une surprise à la taupe, Ralian s'est rendu chez un informateur très particulier. Il veut savoir "ce que disent les vents". Chapitre VII, donc... Passage un peu long mais complet. Cela dit, joyeux Noël ! et à bientôt.
Ralian, en tenue noire et rouge sous son manteau, attendait tranquillement dans la luxueuse salle d’attente. Mais l’informateur qu’il allait voir était dangereux : sa position élevée dans la société –et acquise honnêtement de surcroît– ne permettrait pas que son deuxième métier soit connu de tous. À aucun prix…
Une porte s’ouvrit et un petit homme dans un sobre complet noir apparut. Si son visage quelconque évoquait le genre de personne croisées tous les jours dans la rue, son air sérieux et la lueur intelligente de ses yeux faisait douter de cette impression première. Cet homme-là n’était pas précisément n’importe qui.
« Monsieur Ralian, Enquêteur 740 ?
- Oui, dit celui-ci en se levant. L’AEP vous remercie de bien vouloir m’accorder un petit entretien.
- Je vous en prie : je serai très heureux de vous aider avec mon maigre savoir. »
Vieux renard ! pensa Ralian. Vous savez parfaitement qui je suis. Vous avez l’avantage sur moi.
L’homme le fit entrer dans une pièce qui servait de salon et de bureau. Ils s’assirent sur des canapés en cuir, séparés par une table basse en bois synthétique.
« Bien, dit-il. En quoi puis-je vous être utile ?
- J’aimerais m’entretenir avec un certain Eole. J’ai entendu dire qu’il travaillait ici. »
Son hôte réagit le plus naturellement du monde. Avec le même flegme, il donna sa réponse :
« C’est possible, il est actuellement disponible. Je vais le faire appeler, dit-il en se levant. Vous ne prendrez rien, je suppose ?…
- Non, merci.
- Le devoir oblige… Je vous laisse : Eole devrait arriver très bientôt. »
L’homme passa près de son bureau, entra dans la pièce voisine, et ferma la porte. Ralian profita de ce répit pour embrasser la salle du regard. Des murs crèmes, un lourd bureau en bois synthétique… Un mobilier simple, confortable et coûteux. Un détail l’intrigua : un disque noir devant le bureau tranchait sur la luxueuse moquette beige clair. Mais en entrant, Ralian ne l’avait pas aperçu… L’Enquêteur ne se leva pas pour l’examiner car il sentait sur lui l’œil inquisiteur d’une caméra. Il resta donc assis, à ressasser ce qui l’avait amené dans les bureaux de la société internationale Electronix (ordinateurs, visiophones, connections au visio-monde…).
L’homme représentait l’un des meilleurs informateurs actuels –voire le meilleur–, mais également l’un des plus discrets : connaître son véritable nom passait pour impossible. Il se faisait appeler « Monsieur Némo », et c’était tout. L’informateur était connu par les grands services d’Enquêtes, tel l’AEP en Européannie, sous le nom d’Eole, antique dieu des vents. Son accès quasi infini au visio-monde, grâce à un programme informatique particulier, lui conférait un très large champ de recherches. Il y puisait des informations presque à volonté. Cette puissance secrète, qu’il aurait créée lui-même, semblait sans limites, hormis bien sûr concernant les informations protégées par la Tour et les Infinies.
Contrairement à ce qui aurait pu se passer, Eole n’utilisait pas ses capacités à des fins malhonnêtes : il renseignait uniquement les personnes dont la réputation était inattaquable. Bien évidemment, il était rémunéré en échange de ses précieux services. Mais sa fortune provenait à 99% de sa société, et elle lui suffisait.
Si ce que je crois est vrai, alors ce « Monsieur Némo » est probablement un génie de l’informatique. Et ce n’est pas étonnant s’il détient le sésame du visio-monde…
Ralian reposa les yeux sur le disque de métal noir et esquissa un sourire. Il n’aurait pas à attendre longtemps. En effet, quelques instants plus tard, un grésillement se fit entendre et une image holographique apparut au-dessus du disque. C’était une silhouette argentée et lumineuse avec une forme qui changeait constamment, comme si un feu glacé s’en dégageait. Des traits et des caractéristiques, on ne distinguait que deux fentes éblouissantes qui représentaient les yeux.
Ralian se leva et la salua en inclinant légèrement la tête. Une voix métallique qui semblait issue même de la forme, s’éleva :
« Ralian, Enquêteur n° 714 ? que voulez-vous savoir d’Eole ?
- Nous sommes sur la piste d’une association secrète dont les seules activités connues à ce jour sont : l’escroquerie, le chantage et les usurpations d’identités.
- Il me faudrait davantage de renseignements.
- Tous les membres que nous avons réussis à identifier ont deux points communs. Une feuille rouge, qui soupçonnait des activités pareilles à celles que je vous ai décrites, et ils sont morts.
- Avant de poursuivre, j’aimerais savoir si vous avez une garantie ? »
Ralian comprit qu’Eole évoquait la question de sa rémunération.
« L’AEP en répond. Notre contrat est toujours valable.
- Alors donnez-moi une preuve de votre bonne foi. »
Ralian sortit d’une poche une puce étrange, très plate et anormalement large. Il avança lentement jusqu’à la forme, et la lui présenta dans sa paume gauche. Eole étendit sa main droite en flammes au-dessus de l’objet. Soudain, elle traversa celle de Ralian. L’Enquêteur sursauta, comme électrocuté. Il avait beau avoir été prévenu… Il considéra l’informateur avec davantage de respect. La forme avait analysé et décrypté le message codé de la puce. Tout était correct. Un instant, elle ne dit rien, puis ses yeux se fendirent davantage.
« Vous êtes sur la piste du meurtrier qui sévit depuis deux semaines, n’est-ce pas ?… Un cas très intéressant. Moi-même je n’ai pu entendre tout ce que les vents m’en rapportaient. L’homme n’est pas fou, et vous le savez. Il est très intelligent. Et il vous a lancé un défi. (devant l’air étonné de son interlocuteur, il reprit :) Je suis au courant de tout. L’AEP m’a envoyé le rapport en cours. Beaucoup de choses sont liées. Je peux vous donner des informations précises, qui vous aideront à bien tenir le fil, mais ce sera tout ce que je sais. »
Ralian ne dit rien, sérieux et attentif, attendant qu’Eole reprenne.
« J’ai certaines indications sur le compte de ce groupe. Son nom m’est inconnu, mais ses membres sont au nombre de –
- Quinze ? » suggéra Ralian.
L’effet ne se fit pas attendre. Eole « écarquilla » les yeux.
« Comment avez-vous réussi à le savoir ?
- Le jeu du pendu, répondit-il en toute simplicité, le papier près de chaque cadavre. Les feuilles superposées forment le début du dessin et Fïndril a fait des statistiques.
- Excellent élément ce Fïndril. Lui, vous et Médraline ne manquez pas de ressources, malgré ce qui est arrivé entre elle et le tueur… Oui, c’est la vérité, ils sont quinze. Quant aux activités que vous avez mentionnées, leur véracité est invérifiable. À ce qu’il paraît, leur chef serait le véritable cerveau. Je possède également des informations sur le tueur : il s’agirait d’un membre de la police, d’environ trente-cinq ans. Il a acheté les armes qu’il utilise sur le marché noir, et peu après, les vendeurs ont été arrêtés.
- Comment pouvez-vous affirmer qu’il fait partie de la police ? demanda Ralian, bien qu’il entrevît la réponse.
- Vous le savez très bien. Mais je vais vous satisfaire : une descente de police dans les derniers bas-fonds… »
Les bas-fonds ? les dernières zones d’insalubrité maximale en bordure d’Européa ?
«  …ne s’opère jamais sur un seul témoignage…
- …à moins que ce témoignage vienne d’un policier en personne.
- Exact. Je comprends maintenant comment vous avez pu arrêter Solia… Vous me semblez à la hauteur de votre réputation. Mais faites attention : traquer une organisation de l’ombre est plus difficile qu’arrêter une personne en plein jour. Vous vous aventurez dans une zone ou même l’AEP a du mal à agir… De plus, vous n’êtes pas encore allé sur un terrain brûlant.
- L’AEP vous remercie pour vos précieux renseignements.
- Encore un détail. »
Ralian fixa son interlocuteur sans ciller : le ton était maintenant confidentiel.
« Le criminel les tue dans l’ordre.
- Dans l’ordre ? s’exclama l’Enquêteur.
- Dans leur ordre, établi lors de la formation du groupe. Je savais que vous viendriez m’interroger sur cette affaire, et j’ai effectué quelques recherches. J’ai ainsi reçu une information pour le moins surprenante. Un patron de bar aurait eu à renvoyer un client saoul, qui pleurait en disant qu’il serait mort trois jours plus tard, et qu’il serait le dixième. Il avait insisté là-dessus. »
Ralian retint son souffle. Le temps lui semblait suspendu. Face à lui, la forme bleutée ne bougea pas.
« Leur chef sera le dernier… à moins que vous ne trouviez la piste du tueur.
- Une question : comment pouvez-vous rassembler de telles informations ? »
Eole garda le silence un certain temps, immobile. Ralian, face à lui, était tendu : il mesurait la gravité d’une telle question adressée à un informateur comme celui-ci. Finalement, la voix métallique s’éleva, glacée :
« Vous avez une certaine audace de me demander cela… »
Ralian affronta le regard étincelant qui brillait d’une colère froide. Puis le masque frigide lui parut s’adoucir.
«  Eole ne dit que ce qu’il veut bien révéler. Sachez simplement que mes informations sont toujours exactes… et que la plupart des gens me respectent assez pour les recevoir telles quelles et ne pas poser de questions… Vous pouvez retourner à l’AEP, monsieur Ralian, Enquêteur 714. »
Ralian le remercia de nouveau et tourna les talons, s’apprêtant à prendre congé, lorsque la voix l’arrêta.
« Une dernière chose : souvenez-vous que vos ennemis vous connaissent… et que vous ignorez qui ils sont. »

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